Mon amie d’enfance lundi 12 novembre 2007 à 10:08
Publié par Marie-Aude in : Le reste... , rétrolienLa dernière fois que nous nous sommes vues remonte à plus de vingt ans.
Je crois.
Je me souviens encore de cette chambre claire et de ton petit fauteuil crapaud tapissé d’un point de croix anglais.
Nous avions essayé de recoller un peu les morceaux, cela m’avait fait plaisir. Mais il n’y a pas eu de suite, nous étions déjà trop différentes, je voyageais tout le temps, je n’étais pas disponible.
Surtout, malgré toutes les illusions de ma mare, j’avais compris que nous n’étions pas du même monde. Ce qui était négligeable pour deux enfants devenait de plus en plus important avec les années.
A cette époque, je savais déjà ce que je ne voulais pas, et que je ne chercherai pas à entrer dans le tien. J’avais commencé à reconnaitre les scénarios et les illusions qu’on avait essayé de me mettre dans la tête, mais je n’étais pas encore construite, incapable de me définir.
Enfants, nous sommes devenues amies faute de mieux.
Deux vilains petits canards isolés qui se réconfortent mutuellement et s’habituent ainsi l’un à l’autre. Nous nous racontions tout, nous échangions de longues lettres en vacances, où nous recopions chacune pour l’autre les tests de personnalité de nos journaux d’ado, et la semaine suivante, les solutions.
As-tu gardé nos lettres ? Les tiennes sont dans une jolie boite, que je n’ai pas rouverte depuis quinze ans, après les y avoir rangées, mais qui me suit partout. Un très gros paquet de papier, qui parle d’une amitié enfuie.
Nous avions nos problèmes avec nos parents, pas les mêmes, et sans doute nous ne nous comprenions pas vraiment, mais nous pouvions nous confier.
Tu as commencé ta formation sociale, cours de bridge, cours de danse, soirées rallyes, tu appartenais à un des très grand rallyes parisiens. Pas d’équitation, tu avais peur, et tu laissais cela à ta petite sœur. Nous avions moins de temps ensemble, et de moins en moins de relations communes.
Ta famille commençait à te protéger de moi. Je n’ai pas été invitée à ta soirée de rallye. Ce qui m’a blessée. Pas pour la soirée, j’étais trop mal à l’aise, j’échappais à toutes les activités de groupe. Parce que ta meilleure amie n’avait pas sa place dans ta soirée, tu me l’as dit de façon anodine, un peu plus et je n’aurais même pas su que tu donnais cette soirée. Je savais bien que si vous l’aviez vraiment voulu, ta mère et toi auriez pu m’imposer.
J’étais invitée chez toi, et dans ta famille proche, mais je n’étais pas montrable.
L’autre incident m’a beaucoup plus profondément touchée. Nous devions avoir quatorze ou quinze ans, et ta mère, un jour, me fit savoir qu’il fallait que j’arrête de tourner autour d’un de tes oncles, un vieux d’au moins vingt-cinq ans, parce que de toutes façons, je ne pouvais pas l’intéresser.
Sur le coup, j’ai été choquée d’une telle injustice. Je n’avais rien fait, je n’avais pas les intentions louches qu’on me donnait - et que je n’ai complètement compris que plus tard - vois-tu à l’époque c’est ton frère qui m’intéressait, et j’étais beaucoup trop godiche et emmurée dans ma timidité pour pouvoir même lui dire bonjour.
Cet avertissement sévère, ce coup de tape sur les doigts parce que j’aurais tendu la main vers un gâteau interdit, ce jugement a priori et sans appel a cassé quelque chose. Je ne t’en ai même pas parlé, d’ailleurs, trop suffoquée par cette injustice.
Aujourd’hui je trouve cela plutôt pitoyable et risible. Que ta mère aie pu croire même une seconde que la gamine pataude, enlaidie par ses lunettes et ses cheveux longs, manifestement sas aucune expérience, soit une menace, qu’elle aie pu juger nécessaire de défendre la vertu de l’héritier du château est effarant. Cela me montre maintenant le monde dans lequel elle vivait, où ce genre d’ambitions existent… tristes adolescences que celles où on cherche à se caser aussi jeune, avec autant de calculs !
Bref, le fossé se creusait entre nous. J’ai quitté notre école privée pour entrer au lycée. Je me fis des amis qui ne t’aimaient pas, et qui te le montraient. Je laissais faire. C’était ma revanche, puisque je ne n’étais pas bienvenue dans ton monde, j’entendais que tu te fasses une place dans le mien.
Six mois plus tard nous ne nous voyions plus.
J’ai été cruelle avec toi, ta mère l’avait été avec moi. Un peu moins jeune, peut être que je t’aurais expliqué les choses, et notre amitié aurait-elle survécu. Peut-être suivais-tu les consignes inconscientes de ta mère, et parler n’aurait rien changé. Je ne le saurai jamais.
Nos retrouvailles ont duré un après-midi. Tu t’étais fiancée avec un cousin, un peu plus âgé, qui t’apportait la sécurité. Tu le choisissais pour cela - façon de faire étrangement proche de ma belle-famille marocaine !
Un après-midi ne suffisait pas pour que tu m’envoies un faire-part.
Mais de temps en temps, je googlais ton nom, pour savoir ce que tu devenais. Tu étais discrète, mais j’ai trouvé, quand même, le nom de ton mari, et plus tard celui de tes enfants.
La dernière fois, il y avait leur lieu de naissance. Vous aviez déménagé, quitté Neuilly pour Paris. Je vous ai trouvé dans l’annuaire, tout simplement.
J’ai eu envie de t’écrire, de renouer ce fil rompu.
Je me moque maintenant totalement de ce qui nous a séparé. J’ai viré mes cuties, et puis en vingt ans on prend de la distance avec ce genre de bêtises.
J’ai commencé une lettre au mois de mai, en partant au Maroc.
Je ne l’ai pas envoyée.
Tu ne m’as pas cherchée sur internet, ces dernières années, je suis si facile à trouver. Ou alors, si tu l’as fait, ce que tu as trouvé ne t’as pas donné envie de me revoir.
J’ai retrouvé d’autres amis perdus de vis depuis longtemps. Parfois c’était comme si nous ne nous étions pas quittés, parfois le pont était brisé. J’ai envie de garder l’espoir que notre pont pourrait encore être franchi.
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