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Habiba - 23 mardi 18 décembre 2007 à 09:00

Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , 1 commentaire seulement

Comme moi. J’étais un peu étrangère ici, pas beaucoup, mais plus tout à fait chez moi. Notre chambre sentait bien un peu la poussière, malgré le grand ménage fait avant notre arrivée, et le lit me paraissait bien dur. C’était sans doute ce que Brahim et Leila appréciait le plus, de pouvoir dormir avec leurs cousins, à point d’heure, se couchant où le sommeil les prenait, l’instant d’avant en train de jouer, et brusquement plongés dans le sommeil. Les semaines où Aziz rejoignait son autre femme, je retournais dans le salon des femmes, et Leila se blottissait contre moi, redevenant une toute petite fille.

Quand nous sommes rentrés, j’ai eu l’impression d’avoir laissé sur place une autre Habiba, celle qui courait librement dans le douar, qui s’émerveillait des petits immeubles de Zagora, et qui avait une place où elle était chez elle, tout le monde la connaissait, toute sa vie s’était déroulée là, et rien n’était différent entre elle et les autres. Celle petite Habiba, je l’ai enfermée quelque part dans mon cœur, et puis je suis rentrée en France, où j’étais aussi, autant, aussi peu chez moi. (more…)

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Habiba - 22 lundi 17 décembre 2007 à 09:00

Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , 1 commentaire seulement

C’est l’année des dix-huit ans de Hassan que tout a explosé. Il avait passé son bac brillamment, et il allait entrer à l’université à la rentrée. Nous étions tellement fiers de lui ! Aziz avait même décidé de réduire la fréquence de ses voyages au pays pour économiser pour les études de son fils.

Les choses devenaient difficiles, pour nous marocains. Il y avait eu cet attentat horrible, les deux tours écroulées, et la montée de a méfiance à notre encontre. Dans notre petite banlieue, entre le marché et la mosquée, je n’étais pas ennuyée, mais Youssef, Hassan et Mohammed en avaient assez d’être tout le temps contrôlés, « traités » comme disait mon fils, qui ne concevait pas qu’on puisse être « bien traité » par les autorités. Le raccourci lui était naturel, traduisant ses énervements quotidiens. Il y avait eu toutes ces lois, des émeutes de temps en temps, et pour nos amis clandestins, les difficultés de plus en plus grandes et les expulsions de plus en plus nombreuses, et Youssef disait souvent « je ne sais pas si je pourrais passer, aujourd’hui ». Nos papiers nous protégeaient, à leur majorité nos enfants demandaient à être français, mais rien ne nous évitait les regards en coin, les remarques aigres et les mesquineries. (more…)

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Habiba - 21 dimanche 16 décembre 2007 à 09:00

Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , 3commentaires

Cette année là, Aziz ne fit pas le sacrifice avec nous. Quand il m’annonça qu’il allait partir là-bas, pour tuer le mouton avec elle, je me sentis dépossédée de tout. S’il y a chez nous une fête de la famille, c’est bien celle là, où le père tue un mouton pour ses enfants, en souvenir du premier sacrifice d’Abraham. Un homme sans femme ne tue pas le mouton, un homme sans enfant non plus, il mange le mouton de son père. Et moi, qui allait tuer le mouton ? Qui allait égorger la bête en prononçant les paroles rituelles, apporter la chance sur nous pour l’année à venir ? Il avait quatre enfants ici, et il partait là-bas égorger une bête, pour une fille dont le ventre était toujours vide !

Cette nuit là, les portes ont claqué dans notre petite maison. Youssef a crié, pour la première fois sans doute. Et au téléphone, Aziz s’est énervé avec son père, à qui il demandait de venir ici, tuer pour lui notre bête.
Mes filles se sont réveillées, elles sont venues dans mon lit, et je les ai bercées, heureuse pour une fois qu’elles ne comprennent pas assez le berbère pour comprendre ce qui se passait, et perdre leur respect pour leur père. (more…)

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Habiba - 20 samedi 15 décembre 2007 à 09:00

Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , ajouter un commetaire

Il me parla, avec respect, et m’annonça qu’il voulait se marier avec la marrakchia, une femme de bien , qu’il avait le cœur assez grand pour deux femmes, tout le respect pour la mère de ses enfants, et qu’il avait eu tort de ne pas me parler plus tôt. Je ne pouvais pas attendre plus, je le savais.
Il nous traiterait en équité, respectueux de sa religion, il voulait notre bonheur à toutes les deux, et celui de ses enfants et de ceux qu’il aurait d’elle, et surtout, surtout le sien.

Il avait besoin de mon accord, car si je ne lui donnais pas, il savait que ses parents et mon frère continueraient à lui battre froid.

Mais je ne pouvais pas refuser. (more…)

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Habiba - 19 vendredi 14 décembre 2007 à 09:00

Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , 3commentaires

Ma mère et Mâalou, avec Amina, sont restées pour toute la fête du mariage, jusqu’au septième jour, mais je suis rentrée tout de suite. J’ai passé quelques jours chez Lalla Zahra. Finalement, j’étais toujours chez les autres, chez mon père, chez mes beaux-parents, et dans la maison d’un homme qui ne me respectait pas.
Elle a passé son temps à me donner des conseils, pour récupérer Aziz et le garder. Elle était dure, réaliste, froide, calculatrice. A l’entendre, je me demandais où étais l’amour entre elle et Ami Hassan, et pourquoi elle avait tant cherché, par tous les moyens, à le garder.

Non, cela je le savais. Une femme sans homme n’est rien, et un mauvais homme chez nous doit être bien effroyable pour être pire que pas de mari du tout. (more…)

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Habiba - 18 jeudi 13 décembre 2007 à 09:00

Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , 4commentaires

On décida de deux choses. D’abord ne pas brusquer Aziz, qui était en France. On lui parlerait, mais face à face, et Ami Hassan décida qu’il rentrerait avec nous. Mais en attendant, je devais faire comme si de rien n’était et rester aimable, quand Aziz nous appelait le samedi soir. Parce que maintenant il fallait compter avec l’autre, et à chaque fois, se dire que si nous fâchions Aziz, il irait se plaindre à elle, et elle le consolerait, elle lui dirait qu’il avait raison, et se l’attacherait encore plus.

Elle était déjà dans le lit de mon mari, et elle était maintenant arrivée dans ma vie, avant d’entrer dans ma maison. Mais c’est notre sort, à nous les femmes, d’accepter la volonté de notre mari. Et tout ce que je pouvais faire risquait d’éloigner Aziz encore plus, il me répudierait et il garderait les enfants.

Mon père décida de lutter contre la marrakchia avec ses propres armes, et d’aller chez un marabout qui pourrait peut-être libérer Aziz de son emprise. Il emmena chez le saint homme deux beaux boucs, et nous avons tous espéré que cela serait efficace. (more…)

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Habiba - 17 mercredi 12 décembre 2007 à 09:00

Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , 2commentaires

En préparant le pain du soir, pendant qu’elle pétrissait le pâton, Mina me raconta ce qu’ils avaient appris. Que la famille à laquelle Aziz avait acheté la maison à Marrakech était la famille du Hajj, une de ses sœurs et ses enfants. Qu’il n’y allait pas pour faire des affaires, mais simplement pour rendre visite à ces femmes. Et qu’on disait dans le quartier qu’il allait épouser une des filles aussitôt qu’il pourrait la faire venir en France.

J’étais en colère, j’étais humiliée, j’étais triste, j’avais peur. J’ai commencé par pleurer, tellement pleurer, toute la soirée. Je me suis cachée dans la chambre, et Mâalou et ma mère sont venues essayer de me consoler, mais que pouvait-elles faire ?

Vous ne pouvez pas comprendre cela, vous, dont les femmes chassent les hommes infidèles, et reçoivent de l’argent, et gardent leurs enfants. Je risquai de tout perdre, en plus de l’estime et de l’affection que j’avais pour Aziz, qui s’étaient écroulées en un instant. (more…)

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Habiba - 16 mardi 11 décembre 2007 à 09:00

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Après Malika, Mohammed et Zoubida commençaient l’école coranique. Ils se rendaient à notre mosquée, et je les aidais à répéter leurs toutes premières sourates, et leurs toutes premières lettres, Youssef rentrait trop tard, et seulement le week-end il pouvait les interroger. Comme c’était différent de mes souvenirs, où le fquih nous faisait entrer l’intelligence dans le cerveau à coups de canes sur les doigts. Mais ici ce genre de choses ne se faisait plus, parce que les écoles françaises étaient beaucoup plus douces, et que les enfants avaient déserté les méthodes plus dures que le fqui voulait appliquer, ici comme au fond du douar. Les petits apprenaient tout aussi sérieusement, finalement, et je préférais cela. Nous faisons tant de choses par peur, au pays, peur des corrections du maître d’école ou du père, peur de ce que diront les gens quand nous faisons une erreur, peur de nous faire remarquer, qu’on parle de nous et qu’on s’attire ainsi le mauvais œil. Mais dans mes études, il n’y avait pas eu de peur, juste l’envie que Youssef, puis l’infirmier, m’avaient donnée. (more…)

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Habiba - 15 lundi 10 décembre 2007 à 09:00

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Nos voisins étaient un couple de vieux Français, des charmantes personnes, qui devaient vivre ici depuis au moins quarante ans. Ils avaient été bien réservés au début, et puis peu à peu, par-dessus la haie de notre jardin, ils nous demandaient des nouvelles des enfants, nous donnait des pommes ou des salades. Et puis elle avait été malade, et j’étais venue pour l’aider, lui faire un peu son ménage, parce que son mari avait une jambe raide, et que leurs enfants étaient trop loin pour venir les voir plus d’une fois par mois.

On se voyait de temps en temps, dans la semaine, et ils apprenaient à Malika et Zoubida des histoires qu’on raconte aux enfants d’ici, de femmes qui s’endorment à cause d’une pomme, ou qui vivent dans des nuages très froids, et j’écoutais, pour être capable de leur redire le soir. Mais Ami Hassan n’aimait pas trop cela, il avait toujours peur que nous imitions les chrétiens. (more…)

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Habiba - 14 dimanche 09 décembre 2007 à 09:00

Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , 4commentaires

La première chose que nous avons faite, ça a été la circoncision du petit Mohammed. Si Youssef avait pu voyager, nous aurions sans doute attendu d’être au village pour le faire, pour que toute la famille puisse venir, et faire la fête, pour ce premier garçon, le premier petit-fils de Lalla Zahra et son mari.

Une toute petite fête, parce que nous n’avions pas beaucoup d’argent, ni toute la famille.
Mais Mina a revêtu ses beaux habits, son caftan et s’est drapée dans un grand tissu de dentelle bleu clair qu’elle a accroché avec ses fibules d’argent. Elle a enduit ses cheveux de safran, et tracé sur son visage des lignes qui suivaient le contour de ses joues et de ses yeux, a serré sur sa tête son foulard rouge, et mis son tour de tête en argent, et s’est finalement enveloppée de son châle noir brodé de laine vive. Youssef et Aziz avaient leur djellabas blanches, et le petit Mohammed portait une jolie tunique blanche brodée, et un petit tarbouche vert et or. Il pleurait un peu dans les bras de sa mère, et puis le médecin est arrivé, et Mina a porté son fils à Youssef, et nous sommes restées dans la chambre, pendant que le médecin opérait. (more…)

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Habiba - 13 samedi 08 décembre 2007 à 09:00

Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , 2commentaires

Oui j’étais seule. A l’hôpital, seule Lalla Zahra et deux voisines étaient venues me tenir compagnie. Mina ne pouvait pas bouger, et Youssef n’osait pas trop, il était passé une heure rapidement.
Et j’étais heureuse, curieusement, de cette solitude. C’est si rare chez nous qu’une mère puisse profiter ainsi de son nouveau-né. Toute la famille s’en occupe, les mères, les grands-mères et les tantes, et malgré ma fatigue, et mes nuits trop courtes et mes jours épuisants, et les murs de l’appartement trop étouffant en ces chaleurs d’été, malgré tout cela, je goûtais mon intimité avec Zoubida, les curiosités de Malika, mes deux bras chargés de mes deux trésors.

Lalla Zahra restait avec sa fille, dont le fils, Mohammed, était né avant terme, juste quelques jours après ma fille. Mais tout allait bien, même s’il était petit et maigre comme un criquet. (more…)

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Habiba - 12 vendredi 07 décembre 2007 à 09:00

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Au printemps, Youssef était parti en Espagne, avec un contrat de saisonnier, pour ramasser des oranges. Il avait dû prendre les papiers d’un de ses cousins, pour faire croire qu’il était marié avec des enfants au village. On ne l’aurait pas laissé venir sinon, mais là, avec une photo qui lui ressemblait plutôt, il a réussi. Et bien sûr il est resté.

Il nous a rejoints par ses propres moyens. Il avait des amis dans l’orangeraie où il travaillait en Espagne, il est remonté en camion avec eux, et puis il a pris un train, un peu de stop, et voilà, il était en France, avec presque plus un sou en poche. Il a eu de la chance, beaucoup de chance, de ne jamais être contrôlé, jamais renvoyé. (more…)

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Habiba - 11 jeudi 06 décembre 2007 à 09:00

Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , 2commentaires

Je me suis habituée à tout le reste, rapidement. Aziz travaillait chez un transporteur, parfois il était absent toute la semaine, mais nos week-ends étaient des retrouvailles heureuses. Nous appelions la famille, quelques minutes. Mina s’ennuyait de Youssef, elle ne voyait pas la fin, c’était aussi un peu difficile pour elle, elle aurait bien voulu échapper au joug de sa mère.

Elle est venue habiter chez nous. Même si je restais un peu seule dans la journée, à cause de son travail, au moins, le soir, quand Aziz était sur les routes, nous nous tenions compagnie. J’avais ma meilleure amie, mon mari, il ne me manquait que mon frère pour avoir mon monde parfait. (more…)

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Habiba - 10 mercredi 05 décembre 2007 à 09:00

Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , 2commentaires

J’ai souvent refait ce voyage, j’en ai maintenant tant de souvenirs qui se superposent les uns aux autres, je ne sais plus en quelle année il y a eu l’accident qui nous a retardé, ni la femme qui a failli accoucher sur le bateau, il y a eu des arrivées par beau temps, par grand froid, de jour, de nuit.
Rien n’a effacé cette première impression, ce choc brutal d’un monde étranger, adouci par une fatigue qui me donnait l’impression de flotter dans du coton, et cette promesse de chance et de bonheur que la pluie me murmurait.

Le père d’Aziz est venu nous chercher, avec une vieille voiture, il m’a souhaité la bienvenue. Il nous a emmenés chez eux, pour que je puisse passer ma première journée à me reposer. Mina m’attendait, et toute la famille nous a fait la fête. (more…)

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Habiba - 9 mardi 04 décembre 2007 à 09:00

Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , 2commentaires

Comme à l’été, nous sommes repartis tous ensemble jusqu’à Marrakech. Aziz a donné les papiers de son appartement, et Youssef a refait une demande, avec le contrat de travail de Mina. Comme c’est différent de nos coutumes, que vous obligiez un homme à dépendre du travail de sa femme pour arriver chez vous….

Comme à l’été, nous sommes quittés à la gare routière. La prochaine fois, si Dieu le voulait, je suivrais Aziz.

Il m’avait apporté des photos de là-bas, un petit livre que sa ville donnait aux étrangers, « profites-en puisque tu sais lire et que tu parles bien français, ça sera plus facile pour toi », et j’essayais d’imaginer comment serait ma vie. (more…)

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