Habiba - 1 lundi 26 novembre 2007 à 09:00
Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , rétrolien— 0 —
Je m’appelle Habiba, la chérie, la très aimée. Ma vie est solitaire comme le palmier sec et jauni de poussière dans l’oasis désertée. J’ai porté cinq enfants d’un homme qui m’a oubliée, et mes enfants, à peine grandis, rejettent mes baisers et se sont enfuis.
J’ai oublié mon âge. A quoi bon ? Je suis trop jeune pour mourir, je suis trop vieille pour faire d’autres enfants, je vis dans un pays froid, humide et nuageux, dans une petite maison, surchauffée disent mes enfants. Quand ils font leurs devoirs et passent me voir, ils me grondent, ouvrent les fenêtres, coupent les radiateurs. Il faudrait que je m’habitue à ce temps qui me transperce, que je sorte, que je m’habille comme mes filles, que je courre presque dans la rue. Mais je préfère fermer les volets, monter le chauffage, et croire que je suis chez moi, au cœur de l’été, au fond du douar, à chercher la fraîcheur inexistante.
Je suis née dans une ferme de la vallée du Draa, première fille après quatre garçons. Ma mère était heureuse que je vienne, elle pourrait me transmettre ses secrets. Mon père était content de moi aussi, il pourrait me marier plus tard à un de mes cousins, et resserrer encore les liens de notre famille. Mes frères m’aimaient bien, surtout Youssef, le petit dernier, qui n’avait qu’un an et demi de plus que moi. D’ailleurs, si j’avais été un garçon, il n’aurait plus été le petit dernier que tout le monde gâtait… Après moi ma mère a encore eu deux filles, Noura et Amina, et quatre garçons. Et puis elle est devenue trop vieille pour avoir des enfants, et l’hôpital l’a opérée, car elle risquait de mourir si elle portait encore un bébé.
Mon père était l’aîné des fils de mon grand-père, Bâalou. Il avait repris la ferme, où vivaient encore mes grands-parents, trois oncles, leur famille, et les femmes de deux de mes oncles, partis travailler en France avec les contrats. Celles-là avaient moins d’enfants que les autres, un peu plus d’argent aussi, et beaucoup plus de solitude.
Je ne le savais pas, mais j’étais heureuse. Je n’étais pas l’aînée des filles, j’avais deux cousines un peu plus vieilles que moi, et Noura était née juste après moi. Finalement, je n’avais pas trop de travail pour m’occuper des petits. Je pouvais passer du temps avec ma grand-mère, qui me racontait les grandes batailles des berbères, quand elle-même, toute petite, voyait son père et ses oncles prendre les fusils pour résister aux français et au makhzen, et comment même les femmes s’étaient battues contre les pantalons rouges, et avait gagné le droit de se tatouer la barbe des guerriers.
Elle me disait aussi les herbes, celles qui protègent du mauvais œil, les sourates qui guérissent, et les mélanges d’épices pour le tagine.
Ma grand-mère était une femme superbe, fière, et sa voix, étonnamment douce faisait courber la tête à chacun, au douar. C’était un filet clair, mais il fallait tendre l’oreille pour l’entendre… et tout le monde le faisait !
Ou bien j’allais chercher de l’eau à la source, toujours avec un garçon ou deux pour nous aider. Il fallait leur autorité pour faire avancer le petit âne qui portait les cruches trop lourdes pour nous. Nous partions tôt le matin, parce qu’il fallait descendre et puis remonter deux fois, pour traverser le lit asséché de l’oued. Parfois de petits ruisseaux couraient au fond, et nous les sautions à pieds joints, en criant de plaisir.
Les garçons allaient à l’école. Youssef, qui aimait tellement l’école qu’il deviendra professeur, avait décidé de nous transmettre ce savoir tout neuf qu’il y recevait. Il nous réunissait l’après-midi, nous les filles, et essayait de nous faire apprendre. J’aimais beaucoup les courbes changeantes des lettres, ces arrondis qui s’envolent à la fin du mot, les petits points qu’il faut savoir compter, petits chapeaux et assises des lettres, comme un braille pour nous permettre à nous, hommes aveugles, de déchiffrer correctement, sans erreur, la parole brûlante de Dieu.
Je devins plus habile que mes sœurs et mes cousines, bientôt je savais écrire mon nom, et les corriger quand elles se trompaient avec le leur. Youssef avait aussi commencé à m’apprendre à compter, sur les doigts de mes mains, et même je commençais à avoir besoin de mes pieds !
C’est comme cela que ma grand-mère découvrit mes talents, nous ramassions les œufs ensemble, et elle m’entendait murmurer (un, deux, et trois, et trois qui font sept, oui il m’arrivait encore de me tromper). Elle aussi savait compter, pour pouvoir vendre ses poules et acheter la laine pour les broderies. Quand elle faisait défiler les vieux billets dans ses doigts fripés, elle égrenait la même litanie, à vois basse, ian, sin, krad, et personne ne pouvait lui distraire un dirham. Sans m’effrayer, elle me fit répéter, et me félicita gentiment, d’une caresse sur la tête.
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Commentaires»
Contente de la retrouver ici ;)
Tu as continué l’histoire alors ? Chouette…
Oui :) je la reprends depuis le début, mais je la finirai ici :)