Habiba - 2 mardi 27 novembre 2007 à 09:00
Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , rétrolienJe l’ai su plus tard, j’aurais dû m’en douter, une grande semaine de discussion familiale commença.
Ma grand-mère avait informé mon grand-père, qui en avait parlé à mon père. Le responsable, Youssef, fut très vite identifié, interrogé. Quand il expliqua combien j’étais douée, et attentive, la question se posa, fallait-il m’envoyer à l’école ?
Chez nous, l’instruction est une chose précieuse, mais aussi l’équité. On ne pouvait pas envoyer une fille seulement, il fallait décider d’envoyer toutes, ou aucune. Il fallait calculer combien d’argent, la charge de travail qui allait retomber sur nos mères, soudainement privées d’une quinzaine de petites aides.
Finalement, Bâalou décida que nous irions toutes à l’école, sauf Zahra et Malika, déjà trop vieilles, qui se seraient senties honteuses, assises au milieu des petites. Et puis elles étaient presque des femmes, et dans le village on aurait parlé, on nous aurait reproché l’indécence de les envoyer au milieu de tant de jeunes garçons. A Youssef de continuer son enseignement à la maison, qu’elles sachent au moins lire, et écrire leur nom. Au bout de trois mois, conclut mon grand-père, on déciderait, en fonction de notre réussite.
On nous mis au courant le soir même. J’étais bien honteuse de m’être faite remarquer ainsi, mais tellement heureuse… Aller à l’école. Les filles du caïd avaient cette chance, et celles d’un gendarme, en poste dans le nord, aussi celles d’un autre douar, plus riche que le notre, mais c’était bien tout au village, alors que même certains garçons n’y allaient pas très longtemps, à peine le temps d’apprendre à lire et à réciter leurs premières sourates. Sans vraiment me l’expliquer, j’avais bien conscience que c’était une grande chance.
L’année d’avant, une femme médecin était venue quelques jours au village, voir les femmes et les enfants, leur donner des pilules et des gouttes pour les yeux, quand les herbes de ma grand-mère ne suffisaient pas. On m’avait emmenée me faire piquer, pour me protéger des maladies et du mauvais œil, et j’avais rêvé de ce pouvoir qui était le sien. Grande, dans sa blouse blanche, au fond d’une pièce fraîche, où la poussière dansait dans les rayons de soleil, le visage riant et les cheveux qui dépassaient d’un foulard maladroitement noué, elle me semblait comme une sorte d’apparition, un ange très humain, et pour tout dire, sans que je m’en rende compte, l’image même de la liberté qui ne me manquait pas. Je rêvais de devenir comme elle…. Grâce à l’école, m’avait soufflé Youssef.
Amina et Noura, elles, restaient beaucoup plus réservées. Chaque jour, elles cherchaient déjà à échapper à Youssef, l’idée de devoir s’enfermer dans une école, sans pouvoir se sauver aussi facilement, les désespéraient.
Tant et si bien que nous sommes restées seulement trois l’année suivant, moi et deux cousines, M’Barka et Soukaïna. Nous allions à l’école le matin ou l’après-midi seulement, le bâtiment était trop petit pour tous les enfants du village, et les deux instituteurs avaient organisé cette rotation.
J’ai perfectionné mon écriture et mon arithmétique, et puis j’ai appris un peu de français, mais pas beaucoup, encore moins d’anglais, l’histoire, la géographie, le Coran….
J’ai grandi, je suis devenue une femme. Ma mère s’est installée avec moi sur la terrasse, seules, et a posé devant moi une coupe d’huile, où je me suis regardée trois fois. Trois fois je n’ai vu que mon visage dans cet or calme. Et puis j’ai trempé mon doigt dans cette huile, trois fois, et j’ai touché les trois pieds du brasero pour que mon ventre ne me fasse pas mal, chaque mois, ni à la naissance de mes enfants.
Et puis ma mère et ma grand-mère ont dit des charmes, et elles m’ont barrée, protégée de tout homme qui ne serait pas mon mari. Au cas où je ne serais pas sage, au cas où quelque chose m’arriverait, jamais un homme ne pourrait me pénétrer, même si je le voulais, avant qu’elles ne lèvent le charme.
Mais j’étais sage.
Je voulais toujours devenir médecin, ou au moins infirmière, pouvoir aider les gens de mon village quand on avait pas le temps d’aller chercher le docteur, à cinq heures de mulet. Il revenait plus vite, parce qu’il avait une vieille Jeep, une voiture si ancienne que chaque kilomètre encore roulé était un miracle, et un témoignage de ses dons de mécanicien. On disait qu’il guérissait sa mécanique encore mieux que les corps ! Mais il lui fallait quand même près de deux heures pour arriver, enfin s’il était chez lui quand on venait le chercher, s’il n’était pas occupé avec une urgence, si… Une année, deux petits étaient morts de fièvre, à cause de cela, et j’avais entendu l’instituteur grommeler qu’on aurait pu les sauver, si le toubib avait été sur place et si Dieu l’avait voulu.
D’ailleurs, l’année suivante, un infirmier était venu s’installer, payé par le village tout entier. Lahcen Ben Maddi nous vaccinait, réparait les fractures, et nous distribuait les médicaments que le médecin lui laissait tous les trois ou quatre mois. Bien sûr, il s’occupait aussi des bêtes. Mais je voyais bien que les femmes n’osaient pas trop le consulter, par pudeur. Parfois même, elles venaient avec leur mari, pour que celui-ci les ausculte lui-même, en prenant les directives de l’infirmier. Cela ne marchait pas très bien.
Moi je savais que cette pudeur était réservée aux hommes. Les femmes de chez nous, entre elles, sont claires et directes, elles rient des hommes, et se disent des choses qui feraient rougir les femmes d’Europe, là où je vis maintenant. Mais ces mots crus, ces gestes hardis sont réservés aux soirées entre nous, quand une femme chante au rythme de nos tambours, ou bien aux longues après-midi au hammam.



Commentaires»
Je suis tout ému par ce récit.
Merci :)