Habiba - 3 mercredi 28 novembre 2007 à 09:00
Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , rétrolienAlors je m’appliquais à l’école. Une fois, j’étais allée voir Lahcen, pour qu’il m’explique quelles études il avait faîtes, ce que je devais étudier, et quels conseils il pourrait me donner. Il m’avait félicitée, et promis de m’aider, de parler à ma famille plus tard. Pourtant, je commençais à avoir peur de ne pas y arriver, les études étaient difficiles, longues, et peut être ma famille refuserait-elle de les payer.
Alors je m’appliquais au maximum, je parlais bien arabe, j’essayer de progresser en français, de comprendre des livres que Lahcen m’avait prêté.
Avec le travail pour aider ma mère et m’occuper des petits, je n’avais pas le temps de ne pas être sage !
Et puis j’ai rencontré Aziz. Ou plutôt, Aziz m’a vue.
Aziz était de la famille, un cousin, mais un peu plus éloigné, et il vivait dans une autre ferme. Son père était parti jeune en France, avec les contrats, il y vivait depuis quinze ans, ne rentrant qu’un mois l’été, et encore, pas tous les ans. Sa mère était une belle femme, qui n’avait eu que trois enfants, une fille qui s’appelait Amina, elle aussi, mais tout le monde disait Mina, pour la distinguer de ma sœur, un fils, mort à la naissance, et Aziz. On chuchotait que le père ne voulait pas dépenser son argent à élever une grande famille, et qu’il était très heureux ainsi. Et donc, bien sûr, Aziz, fils unique, rescapé, était gâté, toujours bien vêtu, il passait ses vacances chez des cousins à Marrakech ou Agadir, ou même une fois à Nador.
Je venais d’avoir quatorze ans, la peau claire et les attaches fines, Aziz me voulait, comme il voulait une glace, ou un tarbouche neuf. Il est sombre de peau, même s’il a les lèvres minces et le nez droit, et, je m’en suis bien rendue compte plus tard, tout ce qui a une peau blanche et des petits seins l’affole.
Mais à l’époque je ne voyais rien, je ne me savais pas jolie, je ne pensais pas au mariage, j’étais juste un peu flattée de l’amitié d’Aziz. Quand il voulait m’offrir quelque chose, il devait toujours faire le même geste pour mes deux cousines, pour éviter les jalousies et les ragots. Il était impossible d’être seuls, avec les enfants, les mères, les tantes, toujours quelque chose à faire, un petit à porter, un pain à pétrir, des herbes à couper, que sais-je….
Si j’avais voulu, nous aurions sans doute réussi à nous isoler, à nous parler un peu.
Est-ce que les charmes de Mâalou avaient fermé mon esprit en même temps que mon corps ? Je crois surtout que tout cela ne m’intéressait pas. Je savais que mon père me choisirait un mari, et la seule chose dont je rêvais, à son sujet, était que ce fiancé me laisse continuer mes études.
Entretemps, Youssef avait encore intercédé pour moi, racontant à notre père ce dont je rêvais, le persuadant peu à peu au cours de longs conciliabules, de consultations auprès de l’instituteur, de l’infirmier, et même une fois du médecin, sans compter bien sûr l’imam. Oui, je pouvais être une bonne croyante et pratiquer la médecine, soigner était une bonne action, on pouvait arriver à trouver une école pas trop chère, obtenir des bourses si je réussissais à es examens, m’envoyer chez des cousins à la ville, et Youssef me tenait au courant des progrès de mon affaire.
C’était finalement entendu, tout dépendait de ma capacité à rester la meilleure élève de ma classe. Et je m’y appliquais tellement… Ma mère et ma grand-mère m’aidaient, me déchargeaient un peu du travail de la maison, pour que je puisse étudier, faire mes devoirs, apprendre, apprendre, toujours.
C’est M’Barka qui m’a ouvert les yeux pour Aziz. J’ai été un peu flattée, il était beau, il avait voyagé, on chuchotait qu’il avait déjà eu une petite amie à Marrakech. Souvent quand nous étions ensemble, avec Youssef, M’Barka, Soukaïna et quelques autres, il m’ennuyait un peu, il parlait beaucoup plus qu’il n’écoutait, essayant d’intimider Youssef. Et puis je voyais bien qu’il ne s’occupait pas vraiment de sa sœur, comme gêné par elle. Maintenant que je savais pourquoi il était avec nous, je me demandais parfois, si je devenais sa femme, est-ce qu’il me laisserait ensuite de côté, comme Mina, pour sortir avec des amis ?
Et puis Aziz et Mina sont partis, leur père les a envoyés à Zagora finir leurs études, dans un lycée de meilleur niveau que notre école au village. Je regrettais un peu Mina, douce et très intelligente, et pas du tout Aziz. De temps en temps, pour le fêtes, ils revenaient au douar, à l’Aïd El Kebir ou Achoura, et pour le moussem de notre saint, des mariages, une circoncision. Aziz ne me regardait plus, il s’était entiché d’une fille à Zagora. Mina et moi nous nous retrouvions avec plaisir, elle me racontait sa vie à la ville, se moquait de son frère, et je rêvais de repartir avec elle.
La vie changeait aussi au douar. En plus de notre télévision, nous avions une parabole, longuement, soigneusement, délicatement réglée. On nous mettait d’autorité devant les émissions en français, pour nous aider à le parler. Mais ce que je voyais sur l’unique chaîne française m’était aussi étranger que la planète Mars ! Je préférais de beaucoup les émissions marocaines, un feuilleton qui se passait dans un hôpital, que j’avais le droit de regarder malgré les relations amoureuses compliquées des héros, car cela m’aiderait pour plus tard… Comme Mâalou était gentille, aimante, toujours à la recherche des petits plus qui pourraient m’aider, des gâteaux pour me bien nourrir, et surtout son sourire encourageant, souvent, presque tout le temps sur moi.
Youssef et un de ses amis s’étaient lancés dans la copie de cassettes, se faisant un petit pécule en inondant le village de copies piratées.
Mes deux tantes dont les maris étaient en Europe étaient parties les rejoindre, avec leurs enfants, l’une en Hollande, et l’autre en France, où elle avait retrouvé la mère d’Aziz. Nous avions construit aussi, bétonné, et abandonné peu à peu les anciennes maisons de pisé, au fur et à mesure que le ciment gagnait du terrain.



Commentaires»
Je deviens accro au feuilleton !!! Vite un autre épisode.
Un par jour :)
Merci :)
Bon, d’accord ! J’espère qu’ils ne vont pas la forcer à épouser Aziz et qu’elle va pouvoir continuer ses études :-)
PS : un de mes meilleurs amis, à Rabat, est d’origine berbère. Son père, qui vivait au fin fond du bled, a été repéré pour son intelligence par des instits français et a fait HEC. C’était un garçon, il est vrai, pas une fille !
Pour Habiba “la suite au prochain numéro”
Pour les études, je suis toujours admirative de mon beau-père. Paysan pauvre et illettré, il partait parfois se louer chez les colons français en Algérie.
Ses sept fils ont un métier, l’aîné a repris le garage, le second est proviseur de lycée, le troisième professeur, le quatrième officier dans la gendarmerie, le cinquième technicien spécialisé clim en France, le sixième c’est mon mari, et le petit dernier gère son taxi. Tous sont allés à l’école (l’aîné un peu moins que les autres, il n’aimait pas ça), tous savent aussi parler français (plus ou moins, mais ce n’est pas la question), et à la troisième génération, les enfants font des études supérieures.
J’ai deux nièces qui sont fiancées mais ne se marieront pas avant d’avoir fini leurs études.