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Habiba - 4 jeudi 29 novembre 2007 à 09:00

Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , rétrolien

Mais l’essentiel restait, la lumière d’or au couchant sur la palmeraie, les parcelles de henné et les moutons de Mâalou, la fraîcheur de l’eau gardée dans les outres humides, à l’ombre, au plus fort de l’été, quand tout le monde dormait sur la terrasse, attendant un imaginaire souffle d’air, et les cris, les rires et les yeux brillants des enfants, et les chants des femmes, pour un oui ou pour un non, rythmés par ce qu’elles attrapent à l’instant, pilon à blé, verre à thé ou simple bout de bois.

J’étais sage, j’étais heureuse, j’étais ignorante de la vie.

J’ai passé la première partie de mon baccalauréat, et pour cela, j’ai commencé à découvrir le monde, je suis allée enfin à Zagora. Je n’y ai pas rencontré Mina, ni Aziz, qui étaient partis en France avec leur père. J’étais fascinée par les grandes rues, les immeubles hauts de trois ou quatre étages – on pouvait construire jusqu’à cinq étages – et la taille immense du lycée où nous passions nos examens. Au moins dix écoles comme celle de mon village pouvaient y tenir, les salles de classes étaient grandes, il y avait même un terrain de sport. Dans tout Zagora, nouvelle capitale de province, je trouvais un air de propreté bien neuve qu’on ne connaissait pas au douar.
J’étais chez un des frères de ma mère, dans une grande maison de ciment, trois étages en cours de construction, un grand puits de lumière au centre, l’électricité dans toutes les pièces, des ampoules bien blanches, l’eau courante, des divans confortables et non des simples coussins à même le sol, et des vrais lits dans les chambres des adultes.

Tous les matins mon oncle me conduisait au lycée, et me souhaitait que Dieu me fasse réussir mes examens.
C’était très dur. Mina m’avait prévenue, elle avait eu des difficultés pour suivre sa classe en arrivant à Zagora. Je faisais de mon mieux, mais je ne finissais pas toujours mes copies, et en écoutant les autres élèves parler, après chaque épreuve, je devenais de plus en plus inquiète. Je n’osais rien dire, paniquée à l’idée de décevoir ma famille, de devoir renoncer à mon rêve. L’oral s’est mal passé, j’étais trop intimidée pour parler distinctement, l’examinateur d’arabe m’a fait peur, j’ai multiplié les fautes, en français c’était un monsieur âgé, un coopérant, plutôt gentil, qui a essayé de me rassurer, et j’ai eu l’impression de réussir.

Pour avoir ma bourse, je devais avoir une mention Bien, au moins.

Il m’a manqué quelques points pour avoir la note de la mention passable. On chuchotait au village que le fils du caïd, qui avait rendu une copie presque vide, avait eu sa note remontée par l’examinateur. Mais c’était un fils, pas une fille. Et le fils du caïd.

Quand les notes sont arrivées, personne ne m’a rien reproché, au contraire. Ils étaient tous très fiers de moi, qui avait réussi ce que mes oncles n’avaient pas eu la possibilité de faire.
Moi je savais que je ne pourrais atteindre mon rêve. Ce n’était que la première partie du bac, les matières de l’année suivante seraient encore plus difficiles, et je partais déjà en retard, adieu études, adieu la blouse blanche, et l’infirmière au village qui pourrait aider les femmes.

Je voulais même arrêter tout. Pas la peine d’aller jusqu’au bout, puisque de toutes façons je ne pourrais pas continuer après ce bout de papier. Cet été là, je n’ai pas ouvert mes livres. Je me suis mise au métier, à faire mon tapis de fiançailles. Les filles de chez nous font cela, un beau tapis coloré. Il faut plusieurs mois pour tisser ce long rectangle qu’on posera sur le sol de la chambre, pour la nuit de noces. On installe le métier dans le salon des femmes, et deux ou trois filles se mettent à tisser ensemble, à nouer les mèches de laines, pendant que d’autres brodent ou chantent, ou s’occupent des enfants. Mais celle dont ce sera le tapis de noce, celle là décide des couleurs, et de l’histoire qu’elle va raconter, dans les motifs aux dissymétries subtiles.

Je ne savais pas quoi dire. Nous avons dans nos tapis les ruisseaux, des tentes, des casbahs, des oiseaux et des dromadaires. Nous pouvons parler la langue de nos mères et des mères de nos grand-mères, tisser dans la trame de notre future vie des espoirs de famille nombreuse, de récoltes abondantes, écrire les chemins de transhumances, à gauche une montagne, et puis un oued, avec un arbre….
Mais rien pour l’infirmière, rien pour la ville, ni pour la femme qui veut sortir de sa tente. Alors je demandais leur avis aux petites, et je faisais finalement le tapis des femmes.

Youssef a essayé de me persuader de continuer, de me faire croire que je pouvais faire mieux, et rattraper mon retard. Mon grand frère qui m’aimait tellement, je crois qu’il avait encore plus de peine pour moi que moi pour mon rêve perdu. Après tout, si Dieu avait voulu, j’aurais eu la note nécessaire… Il me promettait de passer au moins une heure chaque jour avec moi, pour me faire répéter mes leçons !
Et puis Youssef est allé parler avec Mâalou, et Mâalou est venue m’arracher à mon métier, m’a remise en face de mes livres, et m’a ordonné de préparer mon année, pour être sûre que je réussirai mon bac !
Et me voilà poussée à nouveau par l’amour de ma grand-mère, et par la volonté de mon frère. Mon père voulait bien aussi, tant que j’étudiais au village.

J’ai fait ce qu’on me demandait, j’ai obéi. Mais je n’y croyais plus. Je m’étais réveillée, et tout ce que je voulais était resté dans mon rêve. La jeune Habiba savait bien maintenant qu’elle devait faire ses tapis, et broder son trousseau de mariage, dans ce joli point de Fès qui couvre doucement nos draps, les châles dont nous enveloppons nos enfants, et avant cela, le linge de la virginité.

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Commentaires»

1. yves - 29 novembre 2007

Surtout, surtout, il ne faut pas qu’elle arrête !

2. akynou/racontars - 29 novembre 2007

HA, je viens de lire les 4 épisodes d’un coup et ça serre le coeur …

3. Marie-Aude - 29 novembre 2007

Oui ça serre le coeur…