Habiba - 5 vendredi 30 novembre 2007 à 09:00
Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , rétrolienTout s’est passé comme prévu. J’ai réussi à avoir mon bac, mais sans aucune mention. Je suis rentrée au douar, j’ai posé mes livres, et je suis allée à la fontaine chercher l’eau, comme avant.
On se mariait encore jeune au village, il était temps de me trouver un mari. Certaines de nos filles se le choisissent elles-mêmes, et font croire ensuite aux parents que le projet vient d’eux. Mais moi je faisais confiance à Bâalou. Sûrement il me choisirait un de nos cousins, peut être chez ceux qui habitaient à vingt kilomètres, peut être à Zagora, ou même encore plus loin.
Je savais déjà qu’on ne me donnerait pas à un vieux. Cela ne se faisait pas chez nous, ni de nous donner comme quatrième épouse. Seulement deux filles étaient parties chez des hommes déjà mariés. Cela ne se passait pas trop bien, c’était un peu compliqué.
C’était difficile, avec mon diplôme, de me trouver un mari. Nos femmes doivent toujours obéir à leur mari, parce que l’homme en sait plus que la femme, notre livre dit qu’il doit la diriger, la conseiller, la soutenir. Nos femmes respectent leur mari, parfois bien sur, elles les manipulent un peu, mais juste pour ce qui est des choses de la maison, notre domaine que nous connaissons mieux que personne. Pour tout le reste c’est l’homme qui décide.
Mais beaucoup de garçons chez nous n’étaient pas allés aussi longtemps que moi à l’école. Ils partaient apprentis, vers treize ans, devenir mécanicien, maçon, peintre. Sous la badine du vieux maître, ils passaient des heures à faire des gestes de plus en plus compliqués. Mon petit frère le plus proche, Hamid, qui avait trois ans de moins que moi savait déjà graver des belles décorations sur les portes de bois, et il allait bientôt commencer à gagner sa vie.
La Grande Fête, la fête de la Fête comme vous dites, devait avoir lieu en novembre, à l’entrée de l’hiver.. C’est un des moments où l’on se marie chez nous, parce que toutes les familles sont réunies. Ou bien on se fiance, et on se marie pendant l’été, avec les longues vacances qui permettent à ceux qui travaillent en Europe de revenir partager nos fêtes.
Mais rien ne se passait pour moi.
Noura, ma jeune sœur, avait un fiancé, un garçon qui n’était presque pas de la famille, mais comme il était du village, on le connaissait, et tout le monde était content. Il était beau garçon, son Hassan, et travailleur, et puis c’était le fils aîné, et c’était bien, car Noura aurait plus tard beaucoup de belles-sœurs, et ce serait celle qui commanderait, pas celle à qui tout le monde dit ce qu’il faut faire, et après, si Dieu lui prêtait vie, elle reprendrait la tête de la maison, quand sa belle-mère serait trop vieille.
La date du mariage était décidée pour l’été bien sûr, tout au début de l’été, avant le mois sacré.
Ce fut une belle fête. Mina et Aziz était revenus, avec leurs parents, et mêmes mes oncles et tantes de Hollande, qui ne venaient pas tous les ans. Mina et moi nous étions tellement heureuses de nous revoir, et cette année là, Aziz avait décidé de me remarquer, enfin d’être poli, et de me parler comme autrefois.
Mina passait tout son temps avec moi, et plusieurs fois, ma mère, en souriant, me disait que nous étions plus proches que des sœurs.
On se comprenait. Elle était sortie du village, elle me faisait un peu rêver en me racontant sa vie en France, mais elle ne me prenait pas de haut, comme le font souvent les émigrés quand ils reviennent au village.
Je savais qu’elle allait bientôt repartir, et cela me faisait de la peine.
Pendant le mariage, on m’avait un peu piquée, parce que Noura était plus jeune que moi. J’aurais dû me marier avant elle, ou au moins en même temps. Mais les garçons d’ici devaient avoir peur de ma tête trop pleine, ou bien leurs mères pensaient peut être que je n’avais pas eu le temps d’apprendre à faire le couscous, ou préparer la viande séchée… Mais je laissais dire, je n’avais pas fini mon trousseau, et Amina, qui venait après était encore trop jeune pour se marier. J’avais le temps d’éviter la véritable humiliation, celle qui vous rend à tout jamais vieille fille, la desséchée, la calebasse vide qui n’a jamais rien porté, la sœur qui reste toujours chez ses parents, qui va aider dans les autres douars quand on a besoin d’elle, la tante qui vieillit en gâtant les enfants des autres, qu’’elle n’a pas pu avoir.
Les filles du caïd n’avaient pas eu ce problème. Dans cette famille là, tout le monde faisait des études. Les garçons partaient à l’université, et même l’un d’eux a pu faire un an d’études en France. Mais ces garçons là ne me regarderaient jamais, nous étions trop pauvres, avec le sol de nos maisons en terre battue, nos murs en pisé, et nos matelas et nos couvertures jetés à même le sol. Eux ils avaient des beaux carrelages, des mosaïques au mur, et des divans de vraie laine, avec des bois décorés de citronnier.
Dans la chaleur écrasante de notre été, Mina, Amina, Soukaïna et moi nous nous réfugions au plus profond du douar, dans une grande pièce qui devait bien faire cinq mètres de hauteur, et le double de long. Quelques grands piliers, des troncs de palmiers, et la bienheureuse fraîcheur de la terre un peu humide. D’habitude, on y apportait une amphore tirée de la source, et enveloppée dans une peau de mouton mouillée pour la tenir fraîche, un petit brasero pour faire du thé, qu’on laissait dans un coin éloigné, car même cette chaleur là nous était insupportable, quelques couvertures, et nos ouvrages, la viande à préparer, ou la semoule du couscous, qui nous prenait une journée à rouler longuement entre nos mains. Mais là, c’était Ramadan, et nous nous contentions de parler, doucement, en brodant un peu. On prenait les petits sur notre dos, et ils dormaient, bercés par nos mouvements et nos voix. Et puis nous aussi nous nous endormions, pour supporter plus facilement le jeune.
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Commentaires»
J’adore. C’est superbement raconté.
L’index est déjà mouillé pour tourner la page et aborder la suite… demain. Et oui ! Les lecteurs sont impitoyables :-)
Merci beaucoup :)
Pas trop déçu ?