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Habiba - 6 samedi 01 décembre 2007 à 09:00

Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , rétrolien

Vers la fin de l’après midi, pour préparer le petit déjeuner, ma mère et mes tantes nous rejoignaient, celles qui vivaient en Europe étaient tellement heureuses de retrouver cela, malgré la canicule, malgré l’inconfort auquel elles n’étaient plus habituées. On disait que là-bas toutes les maisons étaient comme celles du caïd. Nous préparions le thé et le café, les œufs, les épices et le msamem, cette crêpe aux mille trous qu’on recouvre de miel ou d’huile d’olive.
Peu à peu, les femmes voyaient que je savais travailler aussi bien que les autres. Mes études ne m’avaient pas gâché les mains, ni les jambes, je portais aussi lourd que les autres, je pouvais restée courbée aussi longtemps, et ma cuisine était tout aussi bonne.

Un jour même ma tante aînée se mit à rire, en disant à ma mère « Aye, aye, ta fille est un beau parti, ils ne savent pas ce qu’ils perdent, les garçons d’ici. Elle est intelligente et elle travaille bien, et ce sera une bonne épouse, elle a tout pour soutenir son mari ! »

Ma mère se mit à rougir, et bredouilla un remerciement, tout en appelant bien sûr la protection de Dieu. Si un djinn entendait cela et s’emparait de moi ?

Quelque chose avait changé, ce jour là. Le vendredi, au hammam, je sentais les regards des femmes sur moi. Nous nous cachons des hommes, et ce sont leurs mères qui reluquent pour eux leurs futures brus, les cheveux, les hanches, larges et fermes, et les jambes, solides, pour porter le foin, et les bras, pour tirer l’eau. Et le visage, pour être belles.

C’est ainsi par chez nous. Les femmes parlent, et les nouvelles vont si vite, en une journée elles font le tour du village. Comme si l’air qu’on voit presque vibrer dans la lumière écrasante du midi, l’air lui-même courait d’une maison à l’autre pour chuchoter dans sa course nos paroles les plus secrètes.

Deux semaines après, j’étais fiancée.

Youssef aussi.
Il épousait Mina, j’épousais Aziz, et nous partions tous les deux en France aussitôt que nous aurions les visas.

J’étais très satisfaite. Je ne serais pas seule là bas, mais avec des gens que j’aimais. Pas besoin d’avoir peur d’une belle-mère mauvaise, ma tante était gentille, et puis elle avait déjà tellement à faire pour surveiller son mari ! Et puis je serai avec Mina et Youssef, mes préférés. Que demander de plus ?

Nous nous sommes très vite mariés. Normalement, on aurait dû attendre, au moins jusqu’à la fête du sacrifice. Nos invités étaient repartis juste après que Noura ait servi le thé dans sa nouvelle maison, pour passer Ramadan chez eux. Et puis cela faisait cher, deux fêtes de mariage aussi rapprochées. Mais nous n’avions pas le choix, à cause des visas.

Aziz travaillait en France depuis un an maintenant. Il avait un bon salaire, une bonne place, mais il habitait encore chez son père, et il n’avait pas le droit de me faire venir avant d’avoir un petit appartement pour nous. Mais il fallait faire la demande le plus rapidement possible, et pour cela être mariés.
Pour Youssef, cela allait être encore plus compliqué, puisque Mina ne travaillait pas. Ils devraient se marier au Maroc, et puis déposer les demandes, aller au consulat, revenir, convaincre, attendre. Dans un an ou deux, il aurait le droit de rejoindre sa femme.

Nos parents ont donc décidé de célébrer nos mariages le soir de la petite fête, à la fin même de Ramadan, et le père d’Aziz a accepté d’en payer la plus grande partie. Après tout, si il avait fait sa demande plus tôt, nous aurions pu nous marier en même temps que Noura !

Normalement, je ne devais pas savoir ça. D’abord la fête pour moi, ce n’était pas très important. Pour Mina non plus. Chez nous c’est le garçon qui se marie, c’est sa fête, à lui, et c’est dans sa maison qu’il y a le plus d’invités, de réjouissances, de plats, de musique… Et puis on ne parle pas de ça aux filles. Est-ce que cela me regardait seulement de savoir qui payait, et combien tout cela coûtait ?

J’ai su cela bien plus tard, en France, un jour de colère, quand Aziz a cherché à m’humilier.

Ce qu’on m’a dit tout de suite, en revanche, c’est que je resterai chez mon père après le mariage. J’aurais dû le quitter et aller chez Aziz, mais voilà, Aziz était en France, son père aussi. Leur maison au pays était tout le temps vide, on n’allait pas laisser une femme habiter seule sans compagnie ni témoin de sa moralité.

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Commentaires»

1. yves - 1 décembre 2007

Catastrophe ! C’est Aziz !

2. Marie-Aude - 1 décembre 2007

Eh oui… si on pouvait comptendre sa vie quand elle se passe aussi bien que quand on vous la raconte…

3. andrem - 1 décembre 2007

Je me doutais bien que la suite serait plus difficile à lire, pardon, à vivre.