Habiba - 7 dimanche 02 décembre 2007 à 09:00
Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , rétrolienOn nous a construit une chambre pour nos noces, au douar. Je quittais le salon des femmes, j’allais avoir ma pièce, avec mon cadenas, mon lit et mon armoire, et toute ma dot, tous les meubles du ménage, les ustensiles, les tapis, les couvertures, tout cela qui m’appartenait pour la vie, selon nos coutumes. Et si je divorçais, je repartais avec, en laissant à mon mari une chambre vide.
Je sais que ma chambre existe toujours. La dernière fois que je suis repartie là-bas, ma mère m’a redonné la clé de mon cadenas et m’a aidée à tout nettoyer, à enlever la poussière, à ressortir les couvertures au soleil. Tous les deux ou trois mois elle nettoie ma pièce, et même si je n’y suis pas allée depuis trop longtemps, j’ai un endroit où je suis chez moi, dans le monde.
C’était trop simple pour Aziz, avec les nattes en roseau tressées de plastiques posées sur la terre battue et accrochées au plafond, et l’ampoule bleue qui pendait du plafond, et les meubles bien solides que le charpentier du village avait préparé en travaillant jour et nuit.
Pour pouvoir respecter la coutume, qui veut que la fille soit préparée loin de son mari, et lui soit amenée en procession le soir de ses noces, je suis partie habiter quelques jours chez le père d’Aziz, avec Mina, pendant qu’Aziz venait chez mon père, avec Youssef. Ainsi nous avons fait la fête des garçons chez nous, et j’ai passé mes derniers jours de fille loin de chez moi.
Mais comment aurions-nous pu faire autrement ?
Mina était toute heureuse. Elle avait caché son secret à tout le monde, même à moi, mais elle aimait Youssef. Depuis longtemps, depuis avant d’être partie à Zagora, m’avouait-elle en riant, et qu’elle avait eu tellement peur de le perdre en partant en France, et elle riait encore plus en me racontant « Papa était tellement fier de moi, parce que j’étais sérieuse et je ne m’intéressait pas aux garçons français… tu sais, on a des voisins dont la fille a épousé un Ivoirien. Ca a été terrible, son père l’a chassée, il ne veut plus la voir… Papa a failli me renvoyer ici, pour me protéger des tentations, mais il savait que je risquais de perdre mon visa ! »
Et pendant qu’elle me racontait les petits mots, les regards, et toutes ces petites choses qu’elle et Youssef échangeaient sans que personne ne les voie, je comprenais combien j’avais été sage et ignorante.
Ce fut une belle fête. Mâalou, ma mère, mes tantes étaient venue nous rejoindre. J’étais de plus en plus émue, de plus en plus impressionnée, et quand on m’a posé le voile rouge sur le visage, j’ai dit adieu à mon enfance, à tout ce que j’avais été jusque là. Aziz seul pourrait me l’ôter, et je deviendrai une femme.
J’étais là et ailleurs en même temps, je sentais qu’on s’occupait de moi, qu’on m’habillant, me parait, j’entendais les rires, les plaisanteries crues des femmes mariées, et les chants de ma mère et de ma tante, mais tout cela en ne voyant presque rien à travers le voile. Je me sentais comme posée ailleurs, déjà un peu sortie de ce monde, et pas encore entrée dans ma nouvelle vie.
Avec les heures qui passent, l’inquiétude vient peu à peu, et les voix des femmes de la famille, les rythmes des tambours me protégeaient contre mes craintes, repoussaient les djinns et les charmes qu’on aurait pu me jeter, faisaient tout autour de moi un cocon d’amour et de sécurité.
Je savais ce qui allait se passer. Les filles de chez nous ne viennent pas idiotes à leur nuit de noces, on leur explique les choses, avec toute la précision nécessaire. Et les garçons aussi, s’ils n’ont pas déjà connu de femmes, un de leurs amis va les instruire, pour qu’ils puissent respecter leur femme, et commencer leur mariage par un moment heureux.
Ce n’est pas la coutume chez nous de se défendre contre son mari. Dans d’autres tribus, j’ai appris cela depuis, maintenant que je suis en France et que je rencontre des femmes comme moi, venues de partout, dans d’autres tribus, la fille met son honneur à résister au garçon le plus longtemps possible, et parfois même il faut que les invités interviennent, l’attachent pour qu’elle puisse enfin accepter de s’abandonner.
Un peu avant minuit, au commencement du nouveau jour, je suis partie chez mon mari. Et je suis rentrée chez moi, en même temps. Comme c’était étrange d’entendre les prières devant cette porte que je connaissais si bien, d’être à la place où ma mère et ma grand-mère s’étaient tenues avant moi, au lieu de partir vers une nouvelle maison !
Je me demande, aujourd’hui, si j’étais ainsi vraiment mariée. Après tout, je n’ai pas quitté ma famille, je ne me suis pas retrouvée seule, dans une maison étrangère, avec mon mari pour unique allié. Comment mes anges pouvaient-ils comprendre que je me mariais ce soir-là, quand ils étaient revenus au douar de mon enfance ? Comment ceux d’Aziz pouvaient-ils le comprendre, quand ils se trouvaient dans une pièce inconnue, où ils n’avaient pas surveillé un petit garçon qui apprenait à marcher, à jouer, à réciter ses premières sourates ?
Peut être… mais nous n’avons fait que la volonté de notre Dieu.
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Commentaires»
Et bientôt le départ vers la Belgique, l’Est de la France, l’Allemagne, des coins où le ciel est trop souvent gris et pluvieux…
Je n’ai pas été si méchante avec Habiba, elle arrivera dans la région parisienne, du côté de Villiers-Le-Bel… il y a 20 ans.
Mais bon, vous avez quand même une certaine prescience :) soit j’écris cousu de fil blanc, soit vous connaissez bien, ou les deux…
Marie-Aude, rien de tout ça ! Je me souviens seulement de quelques phrases du premier épisode : “Je suis trop jeune pour mourir, je suis trop vieille pour faire d’autres enfants, je vis dans un pays froid, humide et nuageux, dans une petite maison, surchauffée disent mes enfants…” Souvenirs personnels d’une mère qui a fait une profonde déprime à cause d’un ciel trop gris, trop lourd.
C’est bien ce que je dis :) j’écris “cousu de fil blanc” , tu as une bonne mémoire… et oui, ce ciel trop gris rend fou.