Habiba - 8 lundi 03 décembre 2007 à 09:00
Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , rétrolienLe mur de la chambre avait été peint de palmes blanches, pour nous porter bonheur.
Aziz a été patient et tendre, il avait de l’expérience, et je lui ai donné ma virginité avec plaisir.
Le douar a fait la fête bruyamment cette nuit là, et Mina et moi nous étions contentes de voir nos mères exhiber notre fierté.
Au bout d’une semaine, Mina et moi avons reçu de nos belles-mères notre ceinture, et les fibules pour attacher nos manches. Nous avons fait notre premier thé, notre premier tajine, et les derniers invités sont partis.
Et une semaine après, Mina et Aziz rentraient en France. Youssef et moi les avons accompagnés jusqu’à Marrakech, pour faire les papiers.
Comme cette ville était immense ! En comparaison, Zagora me semblait un tout petit village. Pour la première fois, je suis entrée dans un café, pas loin du consulat. Aziz m’a emmenée au fond de la salle, avec Mina, pendant que nous attendions l’heure pour voir la fonctionnaire française, et il m’a aidée à choisir un jus de fruit.
Dans l’après-midi, il nous a montré la Koutoubia, et puis nous nous sommes quittés le soir à la gare routière. Lui et Mina, avec leurs parents, prenaient le car pour la France, moi et Youssef repartions pour Ouarzazate en taxi, où un de nos oncles viendrait nous chercher.
Aziz me parlait à voix basse, me disait combien j’allais lui manquer, comme il était impatient que j’arrive, qu’il allait travailler dur, tout faire pour avoir son appartement le plus vite possible, et qu’il était heureux que je reste dans ma famille, que j’y serai bien. Sa voix, ses yeux, son souffle me caressaient bien plus que ses mains n’auraient pu le faire.
Je suis revenue au douar. Parfois je dormais dans notre chambre, et parfois avec les femmes, pour ne pas être seule. Aziz m’écrivait, certains soirs même il appelait, avec Mina, et Youssef et moi nous nous précipitions à la cabine téléphonique du coin de la rue. Les choses avançaient, il était sur une liste d’attente pour un HLM, sans doute pourrais-je le rejoindre à la nouvelle année, l’été prochain au plus tard.
En attendant, comme tant de femmes de chez nous, j’étais mariée, mais j’étais seule.
Pour Youssef, cela se passait moins bien. Sa demande avait été rejetée, et il se disait qu’il allait devoir entrer en clandestin, s’il voulait un jour vivre avec sa femme. Sa solitude lui pesait beaucoup plus qu’à moi, c’est normal pour un garçon. Et puis il aimait tant Mina ! A sa voix, à toute son attitude, je sentais bien qu’il souffrait de la situation bien plus qu’Aziz. Il cherchait toutes les occasions possibles pour travailler, gagner un peu d’argent et préparer son voyage, il est même parti à Agadir pour récolter les fruits.
Mina s’est trouvée un travail, dans une cantine d’administration. Youssef s’est mis à espérer. Noura attendait un bébé. Les pluies de l’automne étaient passées, depuis longtemps, les amandiers recommençaient à fleurir, et Aziz allait revenir pour la fête du sacrifice, deux mois à peine après m’avoir quittée.
C’est un de mes très bons souvenirs. Il y avait deux moutons de plus cette année là, et pour la première fois de leur vie d’homme, Aziz et Youssef ont sacrifié chacun leur bête. Et pour la première fois de ma vie, j’ai nettoyé les entrailles et préparé les brochettes de foie du mouton de mon mari.
Bien sûr, nous travaillons toutes ensemble. Il y avait en tout cinq moutons à préparer. Mais à chaque fois qu’une nouvelle bassine pleine de morceaux de viande arrivait devant nous, nous demandions à qui appartenait le mouton. Aziz avait bien travaillé, il avait choisi une bête bien grasse, j’étais fière de mon mari, j’étais tellement contente de faire enfin mon propre gadid, la viande séchée qui se conserve jusqu’au prochain sacrifice, et de savoir que je pourrais en donner à qui je le souhaitais…
La fête est si belle chez nous ! Jamais je n’ai retrouvée cette ambiance ici, en France. Au douar, au matin, nous mettions nos caftans de fête, et nous allions de maison en maison rendre visite aux autres femmes, entrer quelques minutes, une verre de thé, des petits gâteaux. Chaque maison est ouverte, on s’attend, on se prépare. Les hommes aussi font la tournée du village, en groupes, de leur côté. Parfois on se croise plusieurs fois de suite, dans des maisons différentes. Et puis soudain, plus personne dans les rues, plus un chat (d’ailleurs, pendant la Grande Fête, les chats sont tous à la Mecque, c’est ce qu’on dit, car ils disparaissent tous…), et on rentre abattre le mouton.
Après il y a beaucoup de travail, surtout dans une grande maison comme la nôtre. On sort les tables dans la cour, les longs couteaux qui sont presque des poignards et les bassines. La semaine avant la fête, nous avons préparé toutes les épices, les marinades, et là il faut aller vite, pour éviter de gâter la viande. Nous sommes toutes ensembles, les hommes viennent voir comment cela se passe, ils nous aident à porter les bassines trop lourdes. Les enfants préparent les brochettes, très vite, le foie doit être grillé le soir même. Et dans tout le village on sent l’odeur forte et si délicieuse de la graisse grillée, des petits morceaux tombent sur les charbons du brasero et soudainement des flammes crépitent, les étincelles volent, et les enfants rient en éventant encore plus fort le foyer.
Mâalou prenait la première brochette de la fête, c’est elle qui élevait les moutons, après tout ! Puis Bâalou, et après chacun à son tour. Même les tout-petits avaient droit à un petit morceau à sucer.
Ici ce n’est pas pareil. On ne peut pas tuer le mouton au grand air, et il n’y a pas assez d’enfants dans les appartements, pas la place d’un grand salon comme au douar, où tout le monde se retrouve. On continue à se saluer, de maison en maison, d’étage en étage, mais il faut mettre le manteau, sonner aux portes, souvent il pleut… Et j’appelle mes parents, au lieu de les voir, quelques minutes dans le portable ce n’est pas pareil, ma mère ne sait pas bien téléphoner, elle crie un peu, pour raccourcir les distances peut-être !
Mais Aziz ne me permet plus de retourner au pays au moment de l’Aïd, je le gênerais trop.
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