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Habiba - 9 mardi 04 décembre 2007 à 09:00

Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , rétrolien

Comme à l’été, nous sommes repartis tous ensemble jusqu’à Marrakech. Aziz a donné les papiers de son appartement, et Youssef a refait une demande, avec le contrat de travail de Mina. Comme c’est différent de nos coutumes, que vous obligiez un homme à dépendre du travail de sa femme pour arriver chez vous….

Comme à l’été, nous sommes quittés à la gare routière. La prochaine fois, si Dieu le voulait, je suivrais Aziz.

Il m’avait apporté des photos de là-bas, un petit livre que sa ville donnait aux étrangers, « profites-en puisque tu sais lire et que tu parles bien français, ça sera plus facile pour toi », et j’essayais d’imaginer comment serait ma vie.

Tout est allé très vite.

Comme prévu, j’ai eu mon visa de regroupement familial à la fin du printemps. C’est si étrange, un petit morceau de papier, avec une photo, et brusquement le monde s’ouvre, juste un petit bout de papier presque aussi précieux que l’or. Je ne me reconnaissais pas sur la photo, sans mon voile, mais vos policiers disent qu’ils ne peuvent pas nous identifier sans nos cheveux ! Cela me fait bien rire, moi qui suis capable de reconnaître les yeux de toutes mes tantes, derrière le voile, juste des yeux, quelques rides, une lumière, cela suffit pour donner l’âme d’une personne.

Aziz aimait bien ma photo, j’en avais fait une autre pour lui, que je lui avais envoyée. Ma première lettre !

Cet été là, c’était au tour de ma petite Amina de se marier. J’ai pu voir toutes les femmes de la famille, les Lallas, les sœurs de mon père, les sœurs de mes oncles, les femmes de mes oncles, toutes cette assemblée de vieilles bien sages, qui me bénissaient, pour que le voyage se passe bien, pour que j’ai tous les enfants du monde (on me souhaitait au moins douze garçons, pour pouvoir faire une équipe de football, en riant), et que je reste là-bas une bonne Marocaine, une bonne musulmane, une vraie berbère fidèle à sa famille, à sa foi, à son honneur, pas comme certaines qui ne revenaient plus l’été et dont on chuchotait qu’elles mangeait même parfois du porc.

Youssef restait. Sa demande encore refusée. Il était inquiet, avec deux rejets, il devait attendre longtemps maintenant. Il commençait à se renseigner, des cousins étaient partis sans papiers, et puis avaient été régularisés, mais c’était en Espagne, et puis comment passer, les frontières chaque semaine devenaient plus dures, disait-on, et on parlait souvent de tous ces Africains qui se noient vers Gibraltar, ces pauvres gens qui viennent chez nous pour fuir leur misère, et préfèrent encore mourir noyés que de retourner chez eux. Ma mère avait fait promettre à Youssef de ne pas prendre ces risques là, et Youssef rongeait son frein, mari sans femme, il devenait de plus en plus ombrageux, et mon départ le rendait triste.

J’ai des souvenirs confus du voyage. Le remue-ménage de la gare routière, la peur que j’avais quand le car doublait dans un virage, dans la montagne (et pourtant Aziz m’avait fait asseoir du côté du couloir, pour que je ne voie pas les à-pic vertigineux), le mal au cœur qui montait, et le soulagement des arrêts quand le chauffeur prenait un café. Aziz s’occupait de moi, nous sommes montés sur la terrasse pour dîner, il était tard mais tout le village était éclairé par des lampadaires puissants, et grouillait comme notre douar en plein jour, avec les cars et les routiers.
C’était le dernier village avant le col, la pause traditionnelle, m’expliquait Aziz. Il y avait un peu de vent, et il faisait bien plus froid qu’au douar, je me serrais dans ma djellaba, et je me réchauffais avec le thé brûlant.
Encore quelques heures à rouler, et Marrakech où nous nous arrêtions pour dormir, chez des cousins, puis un autre car, j’essayais de dormir.
L’affolement à Tanger, la foule, Aziz qui surveillait nos bagages de très près, il m’avait dit de serrer mon sac contre moi, il avait gardé dans sa veste nos deux passeports, et je m’accrochais à sa manche pour ne pas être séparée de lui.
La longue attente pour le ferry. Tous les marocains qui rentraient, les enfants qui couraient partout, et déjà tant de femmes qui ressemblaient à des Européennes.
Notre douanier, qui me souhaitait bon voyage avec un grand sourire.
La traversée, encore le mal de mer.
L’attente, et votre douanier qui me fixait, qui regardait mon passeport sous tous les sens.
Et voilà, j’étais en Europe.

Encore un car, plus confortable, encore rouler, s’arrêter sur des aires d’autoroute, dormir dans le car, pour ne pas dépenser trop d’argent, et nous sommes arrivés à Paris.

De mes premières minutes, je garde une impression de pluie malodorante. J’aimais encore la pluie à cette époque-là. La pluie qu’on attend dans la vallée, pour faire tomber la poussière, humidifier un peu l’air, reverdir les palmeraies, la pluie qui fertilise, qui donne la vie, qui porte chance.

Mais cette odeur….

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Commentaires»

1. Yves - 4 décembre 2007

Marie-Aude, je ne sais pas qui se prend le plus au jeu dans ce feuilleton : l’auteur ou le lecteur ? :-)))

2. Marie-Aude - 4 décembre 2007

:) Je ne sais pas non plus, mais j’en suis très heureuse :)