Habiba - 12 vendredi 07 décembre 2007 à 09:00
Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , rétrolienAu printemps, Youssef était parti en Espagne, avec un contrat de saisonnier, pour ramasser des oranges. Il avait dû prendre les papiers d’un de ses cousins, pour faire croire qu’il était marié avec des enfants au village. On ne l’aurait pas laissé venir sinon, mais là, avec une photo qui lui ressemblait plutôt, il a réussi. Et bien sûr il est resté.
Il nous a rejoints par ses propres moyens. Il avait des amis dans l’orangeraie où il travaillait en Espagne, il est remonté en camion avec eux, et puis il a pris un train, un peu de stop, et voilà, il était en France, avec presque plus un sou en poche. Il a eu de la chance, beaucoup de chance, de ne jamais être contrôlé, jamais renvoyé.
J’étais si heureuse pour Mina, enfin ils étaient réunis. Malgré tout le respect qu’ils devaient à ses parents, ils n’arrêtaient pas de se regarder, à s’user les yeux, et de temps en temps je pouvais voir leurs mains se prendre brièvement. Pendant quelques jours Youssef resta avec nous, le temps de connaître le quartier, d’apprendre à aller à Saint-Denis, puis Paris, par le bus, sans jamais se faire remarquer. C’est quand on hésite et qu’on a l’air perdu qu’on se fait remarquer. Et quand on se fait remarquer, on est déjà contrôlé, expulsé.
Et puis il a commencé à travailler, très tôt le matin, dans une boucherie. Dès que le patron revenait du marché, il préparait les carcasses, le plus souvent dans l’arrière-boutique, qui avait une porte donnant sur la cour, et dans cette cour, un escalier qui permettait d’aller dans l’immeuble qui avait deux sorties différentes. Bien arrangé, et comme le boucher était de notre village, il le payait correctement, malgré son problème de papiers. Et l’après-midi, après avoir dormi une heure ou deux, il allait dans un restaurant, travailler à la cuisine.
Et mon frère, qui avait tant étudié pour aller à l’université, était heureux, heureux de gagner sa vie, d’être enfin réuni avec sa femme, et si tout se passait bien, il arriverait à se faire régulariser. Il disait qu’il reprendrait ses études après, qu’il deviendrait professeur, comme il l’avait toujours voulu.
Je restais toute seule à la maison, avec Malika, qui grandissait, et Lalla Zahra. J’ai demandé à Aziz si je pourrais travailler, moi aussi, quand ma fille irait au jardin d’enfant. Mais il a souri, et il m’a dit que je n’aurais pas besoin de travailler, et puis dès que la petite serait sevrée, je devrais penser à lui faire son premier fils.
Et effectivement, quelques mois après, je suis tombée à nouveau enceinte. Mâalou m’avait fait envoyer des herbes pour que ce soit un garçon, et je crois aussi qu’ils avaient donné une chèvre au marabout. C’était à la fois plus facile et plus fatiguant que la première fois. J’étais presque seule pour m’occuper de Malika, qui courait partout, avec encore plus de vitesses sur ses mains et genoux que moi sur mes deux pieds. Je ne pouvais pas la laisser seule un instant. Au douar il y avait toujours une tante ou une petite sœur pour s’occuper des tout petits, les prendre dans les bras quand ils pleurent, les bercer, leurs chanter des paroles douces. Mais Lalla Zahra ne me rendait visite que de temps en temps, et avec mon gros ventre et ma toute petite, je n’avais pas le courage d’aller la voir tous les jours.
Aziz m’aidait bien le soir, il acceptait que le repas ne soit pas toujours prêt à temps, il passait même parfois à la cuisine, et le week-end, comme il ne travaillait pas, il lui arrivait de se relever la nuit quand Malika pleurait.
Malgré son aide, j’étais très fatiguée, et je n’avais pas une seconde pour me reposer. Quand Malika dormait, j’en profitais pour aller faire mes courses, ou faire la broderie que ses petites mains cherchaient toujours à interrompre.
Mais je n’étais pas aussi souvent malade qu’avec Malika. Je m’étais habituée à l’hiver d’ici, je n’avais plus autant de nausées, et Aziz était content de sa femme. Mon corps s’était habitué, je profitais de cette vie qui me remplissait, et j’espérais un garçon cette fois-ci.
Mina aussi attendait son premier bébé. Au début elle ne disait rien bien sûr, elle a attendu trois mois pour nous prévenir. Et Lalla Zahra restait avec sa fille. Mina avait mal au dos, elle avait très vite arrêté de travailler, et c’était beaucoup plus dur pour elle que pour moi, même quand j’avais attendu Malika. Malgré le miel, le safran et les sourates qu’il faut, elle a dû rester allongée plusieurs semaines.
Nous sommes restées, pour l’été, avec Youssef, bien sûr, et Lalla Zahra. Aziz et son père son repartis au Maroc, pour leurs affaires. Ils voulaient acheter une petite maison où nous pourrions vivre tous ensemble, et pour cela ils devaient vendre un terrain et quelques palmiers. Ils restèrent presque trois semaines, et mon bébé arriva avant leur retour.
C’était encore une petite fille, elle était tellement jolie et fine, ma Zoubida. Que j’en tombais tout de suite amoureuse. J’ai demandé à Aziz par téléphone s’il voulait bien que je l’appelle Zoubida, il m’a cédé, et j’ai dit à ma belle-mère que c’était le choix de son fils. Elle n’aimait pas ce prénom, trop arabe pour elle, mais il y avait dans la résidence une petite Zoubida, un peu plus âgée que mon aînée, tellement jolie, gentille et vive que j’avais souhaité ce prénom pour mon bébé.
Tags: Habiba, Maroc


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