Habiba - 14 dimanche 09 décembre 2007 à 09:00
Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , rétrolienLa première chose que nous avons faite, ça a été la circoncision du petit Mohammed. Si Youssef avait pu voyager, nous aurions sans doute attendu d’être au village pour le faire, pour que toute la famille puisse venir, et faire la fête, pour ce premier garçon, le premier petit-fils de Lalla Zahra et son mari.
Une toute petite fête, parce que nous n’avions pas beaucoup d’argent, ni toute la famille.
Mais Mina a revêtu ses beaux habits, son caftan et s’est drapée dans un grand tissu de dentelle bleu clair qu’elle a accroché avec ses fibules d’argent. Elle a enduit ses cheveux de safran, et tracé sur son visage des lignes qui suivaient le contour de ses joues et de ses yeux, a serré sur sa tête son foulard rouge, et mis son tour de tête en argent, et s’est finalement enveloppée de son châle noir brodé de laine vive. Youssef et Aziz avaient leur djellabas blanches, et le petit Mohammed portait une jolie tunique blanche brodée, et un petit tarbouche vert et or. Il pleurait un peu dans les bras de sa mère, et puis le médecin est arrivé, et Mina a porté son fils à Youssef, et nous sommes restées dans la chambre, pendant que le médecin opérait.
Mohammed a crié, pleuré, et Youssef est ressorti, fier, ému, portant son fils dans ses bras, et il l’a redonné à Mina, qui a commencé à le bercer, pour le calmer, et puis l’a mis au sein, et après avoir tété tout son content, il s’est endormi, et nous n’avons plus entendu que la musique de la fête.
Tout est resté tranquille, et heureux, jusqu’à la retraite de mon beau père.
Ami Hassan, comme je l’appelais, avait travaillé longtemps en France, trente-cinq ans de sa sueur, et de ses muscles, il avait commencé avec des contrats, passé plusieurs années dans des foyers, avant de pouvoir enfin obtenir un petit logement, enfin faire venir sa femme. Et maintenant, un peu usé, un peu cassé, il emballait leurs affaires, finalement peu de choses, des vêtements, son Coran, le cadeau que lui avaient fait ses collègues, des papiers, quelques photos, et la chicha qui lui avait tenu compagnie, le soir, au début, quand il était seul. Il laissait aussi des choses, pour nous, et des vêtements, parce qu’il devrait revenir tous les trois mois pour toucher sa pension. S’il ne vivait plus en France, il perdait le droit à sa retraite, et pourtant il avait bien payé, pendant toute sa vie, comme tous les Français.
Et je pensais à tous ces autres Français, qui venaient vivre leur retraite chez nous, à Marrakech, par exemple, parce qu’il y fait toujours beau, et parce que la vie est moins chère et qu’ils peuvent se sentir comme des petits pachas, et je me demandais si c’était juste d’obliger un vieil homme à revenir, tous les trois mois, prendre le bus pendant dix-huit heures, pour continuer à toucher cet argent que les Français reçoivent au Maroc même si ils y restent toute l’année.
Bien sûr Ami Hassan serait revenu souvent, pour nous voir, et profiter de ses enfants, et de ses petits-enfants, tous en France.
J’avais enfin eu un fils, qu’on a appelé Hassan, parce que c’était difficile d’avoir deux Mohammed dans la même maison, quasiment du même âge, et encore une fille, Hadda. Et Mina avait eu de jumeaux. La maison était pleine de rires, de couches, de biberons, de petits pots, de jouets, et Malika, Mohammed et Zoubida allaient déjà au jardin d’enfants.
Youssef avait été régularisé, finalement, il était allé en Italie, avait payé un avocat qui avait acheté des papiers qui prouvaient qu’il était en Italie depuis cinq ans, et qu’il travaillait, et avec l’entremise de l’avocat qui savait où distribuer l’argent, cela avait marché. Il était resté deux mois, et puis il était revenu en France, avec son visa, il avait enfin eu un travail officiel, et puis avec son travail il avait pu avoir ses papiers en France, l’année d’après.
Et moi, je m’étais habituée à la France. Pas au froid, mais aux têtes toujours fermées, aux autobus bondés, à ne pas avoir toute ma famille avec moi, et à pouvoir donner à mes enfants des choses que je n’aurais jamais imaginées même, autrefois. Un des amis d’Aziz travaillait dans un entrepôt d’un grand magasin, et on les laissait acheter les articles en trop, ou un peu abîmés, souvent il apportait quelque chose.
Je me souviens d’un petit livre en plastique, qu’on pouvait prendre dans son bain, comme j’avais regardé cela avec incompréhension, jouer à lire dans son bain… Déjà, je douchais mes enfants, au lieu de les tremper dans une eau sale. Et une fois par semaine, je les emmenais au petit hammam, qui, par chance n’était pas trop loin de chez nous. Nous partions tous ensemble, le samedi, et nous nous séparions devant l’établissement, chacun son entrée. A tout de rôle, l’une de nous trois gardait les nourrissons, qui ne peuvent pas supporter la vapeur si chaude, et nous, nous profitions de notre heure de beauté, transpirant, retrouvant nos amies – parce que je m’étais fait des amies – nous frottant à nous faire presque saigner la peau. Cela faisait, cela fait encore partie de mes petits morceaux de Maroc, ici, même si maintenant j’y vais seule.



Commentaires»
“nous sommes restées dans la chambre, pendant que le médecin opérait.”
C’était le medecin ou le hajjam?
Le médecin.
La circoncision se médicalise de plus en plus :) et “même” en France. Depuis 10 ans, mes neveux sont tous circoncis par un “toubib” et pas un hajjam.
Mais un médecin musulman, bien sûr :)
C’est toujours vrai cette obligation de rentrer tous les trois mois pour toucher sa retraite ?
Oui, c’est toujours vrai. Cela peut être un court passage.
Par ailleurs, l’obligation de résidence pour bénéficier des assurances sociales a été allégée, à trois mois par an, mais dans des conditions telles que le remède est pire que le mal.
http://www.yabiladi.com/article-societe-1696.html