Habiba - 15 lundi 10 décembre 2007 à 09:00
Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , rétrolienNos voisins étaient un couple de vieux Français, des charmantes personnes, qui devaient vivre ici depuis au moins quarante ans. Ils avaient été bien réservés au début, et puis peu à peu, par-dessus la haie de notre jardin, ils nous demandaient des nouvelles des enfants, nous donnait des pommes ou des salades. Et puis elle avait été malade, et j’étais venue pour l’aider, lui faire un peu son ménage, parce que son mari avait une jambe raide, et que leurs enfants étaient trop loin pour venir les voir plus d’une fois par mois.
On se voyait de temps en temps, dans la semaine, et ils apprenaient à Malika et Zoubida des histoires qu’on raconte aux enfants d’ici, de femmes qui s’endorment à cause d’une pomme, ou qui vivent dans des nuages très froids, et j’écoutais, pour être capable de leur redire le soir. Mais Ami Hassan n’aimait pas trop cela, il avait toujours peur que nous imitions les chrétiens.
De l’autre côté, des Marocains étaient venus s’installer, mais ils venaient du Rif, et leurs femmes restaient à la maison, calfeutrées, comme là-bas. Elles parlaient rifain, qui est un peu différent de notre dialecte, et même pas arabe, elles n’étaient pas allées à l’école, passées de la maison de leur père à la maison de leur mari, et j’imaginais parfois qu’elles étaient venues en France dans une petite maison portative, un de ces grands camions habitables que les touristes conduisaient parfois jusqu’à l’entrée de notre village. L’une d’elles était plus indépendante, et nous parlions un petit quart d’heure, chaque jour, quand il faisait beau. Elles ne venaient pas au hammam, enfin rarement, et je crois que leur seule sortie régulière était la mosquée.
Moi j’allais au marché, j’emmenais les petits au jardin avec Mina, pour qu’il puissent profiter des bacs à sable, et j’allais de temps en temps à la mosquée, plus pour me sentir bien qu’autre chose. Et puis il y avait les femmes que j’avais rencontrées au hammam, et des amies que Mina s’était faites au lycée, une française, une algérienne, et des sahraouies, comme nous. Il y avait les après-midi dans le salon, nous faisons des gâteaux, le pain, nous roulions encore le couscous à la main (enfin au début… maintenant nous avons abandonné), et nous regardions des chanteurs à la télévision.
Grâce au jardin d’enfants, et aux vieux voisins, les enfants se débrouillaient plutôt en français, et Aziz et moi faisions l’effort de leur parler dans cette langue. Pour le berbère, il y avait leurs grands-parents et les vacances chez nous, et pour l’arabe, il y aurait, comme pour tout le monde, l’école coranique.
On voyait bien certains enfants dans d’autres familles, qui avaient perdu leurs langues, qui ne voulaient même plus repartir au bled en vacances, et on essayait de tout faire pour que cela n’arrive pas avec nous. Et en même temps, les aider pour l’école…
Oui pendant ces cinq années, mes journées étaient bien remplies, et j’étais heureuse.
Et puis les changements se sont installés, sournoisement, sans que je les remarque, sans que je puisse faire quoi que ce soit, parce que je ne me rendais compte de rien. Nous étions repartis au pays, pour les vacances, comme d’habitude. Aziz et Youssef arrivaient à obtenir un mois de congés entier chacun, et généralement, en même temps.
Mais cette fois-ci, rien ne se passait comme d’habitude.
Aziz avait eu une promotion, et un bien meilleur salaire, et il avait décidé de racheter une terre, à la place de celle qui avait payé notre étage de la maison, cinq ans auparavant. Il se retourna vers le Hajj qui l’avait aidé à Marrakech, et il passa la moitié de son séjour là-bas, faisant de nombreux aller-retour, à chaque fois plus de six heures de route, par le col de Tichka, dont la route vertigineuse me rendait à chaque fois malade, nausées et peurs mélangées. Je n’aimais pas trop cela, car les accidents sont nombreux, entre les touristes qui cherchent à doubler les bus, et les camions trop chargés qui perdent parfois sur la route ballots de paille, poulets vivants, matériaux… quand ils ne se jettent pas dans le fossé ! Je demandais à Aziz s’il ne pouvait pas y aller moins souvent, quitte à rester plus longtemps, mais il m’expliquait que le Hajj cherchait à l’aider, et qu’il fallait qu’il y aille à chaque fois qu’une occasion se présentait. Aziz voulait acheter à Marrakech, et construire plus tard pour les touristes.
A chaque voyage, il nous rapportait des petits cadeaux, des petits jouets pour les enfants, une étoffe ou une paire de babouches, ou une petite bouteille de parfum pour moi, ou de l’huile d’olive ou des épices.
Et il emmenait pour la femme du Hajj de notre henné, de l’eau de rose, ou un petit bijou. Je commençais à trouver que tous ces cadeaux, à tout le monde, coûtaient cher et cet argent aurait dû être gardé pour la maison. Mais qu’est-ce que peut dire une femme ?
Finalement, à la fin de l’été, il n’y avait toujours pas de terrain. Beaucoup étaient trop chers, et Youssef avait refusé, assez sèchement, de participer à l’aventure. Ce qui était dans les moyens d’Aziz était trop éloigné pour être facilement loué à des touristes. Aziz me demandait de vendre à mon mes palmiers, mais le refus de Youssef me rendait méfiante. Et même Ami Hassan tentait de dissuader son fils, car il aurait préféré qu’il achète dans notre village, et qu’il y construise une belle maison d’émigré, comme lui-même avait fait.
Nous sommes donc rentrés sans avoir acheté ce fameux bout de terre, et avec la promesse du Hajj à Aziz de rester en contact, de continuer à chercher pour lui, et de l’appeler si jamais l’occasion se présentait.
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