Habiba - 16 mardi 11 décembre 2007 à 09:00
Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , rétrolienAprès Malika, Mohammed et Zoubida commençaient l’école coranique. Ils se rendaient à notre mosquée, et je les aidais à répéter leurs toutes premières sourates, et leurs toutes premières lettres, Youssef rentrait trop tard, et seulement le week-end il pouvait les interroger. Comme c’était différent de mes souvenirs, où le fquih nous faisait entrer l’intelligence dans le cerveau à coups de canes sur les doigts. Mais ici ce genre de choses ne se faisait plus, parce que les écoles françaises étaient beaucoup plus douces, et que les enfants avaient déserté les méthodes plus dures que le fqui voulait appliquer, ici comme au fond du douar. Les petits apprenaient tout aussi sérieusement, finalement, et je préférais cela. Nous faisons tant de choses par peur, au pays, peur des corrections du maître d’école ou du père, peur de ce que diront les gens quand nous faisons une erreur, peur de nous faire remarquer, qu’on parle de nous et qu’on s’attire ainsi le mauvais œil. Mais dans mes études, il n’y avait pas eu de peur, juste l’envie que Youssef, puis l’infirmier, m’avaient donnée.
Youssef aurait fait un merveilleux professeur. Et il s’arrangeait pour être là tous les soirs avant que Mohammed se couche, et tous les soirs il vérifiait bien ses leçons du jour. Mais il gagnait bien mieux sa vie ici, comme camionneur, qu’il ne l’aurait fait au pays, même comme maître d’école. Et même si le prix de la viande, ou plus simplement, celui du pain, était dix fois, vingt fois plus cher qu’au pays, à la fin du mois, il nous en restait plus. Alors Youssef rangeait ses livres, et reportait ses ambitions sur son fils. Un jour, plus tard, Mohammed pourrait être professeur, ici, en France, ou au Maroc, si il le voulait.
En novembre, le Hajj appela Aziz. Il obtint une semaine de congés, et il partit, alors que je me recroquevillais chez moi, à cause du froid, de cette pluie grise et morne comme une maladie qui me transperçait l’âme en même temps que la peau du visage. Je haïssais ce mois, même pas éclairé par les joies de Noël ou l’euphorie de la nouvelle année. Ma belle-mère m’avait beaucoup reproché d’emmener mes enfants voire les vitrines des grands magasins, mais je n’y voyais rien de religieux ni de vraiment chrétien, juste une explosion de lumières et de rêves dont je voulais les faire profiter.
Mais novembre était l’entrée dans l’hiver, savoir qu’on était encore une fois au début du chemin à travers les grisailles, les gelées et les gadoues, les brouillards et les fièvres des enfants. J’aurais bien voulu partir avec lui, et prendre une bouffée de soleil, mais il n’était pas question de laisser les enfants, ni de dépenser sans raison l’argent d’un tel voyage.
A son retour, Aziz m’annonça avoir trouvé le bon terrain. Il avait réussi à l’obtenir en donnant une partie du prix initialement demandé, en échange de quoi les anciens propriétaires continueraient à y habiter pour quelques années. C’était une veuve avec ses trois enfants, un garçon et deux filles, et le garçon finissait ses études. Il pouvait ainsi les payer, et quand il travaillerait, il pourrait facilement reloger sa mère et ses sœurs. Une excellente affaire effectivement, et Aziz ne tarissait pas sur le Hajj, un homme de bien véritable, qui pour la deuxième fois l’avait aidé. « Il aurait pu garder cela pour lui, mais il ne s’intéresse plus à l’argent, dans quelques années son temps sera fini, le plus tard possible, inch’Allah, mais il sait bien qu’on emporte pas son argent dans l’autre monde. Il préfère aider des gens comme nous, avec des enfants à établir, oui c’est un homme de bien ».
Je fis même une nappe brodée, pour qu’Aziz l’offre de ma part à la femme du Hajj, à son prochain passage à Marrakech.
Car il devait y retourner régulièrement, ayant rencontré des gens avec lesquels il pensait faire quelques affaires, et profiter des périodes de l’année où il y avait peu de travail pour obtenir des congés supplémentaires de son entreprise.
Il y allait donc à peu près toutes les six semaines, et comme ces nouvelles affaires, que je ne comprenais pas trop, mettaient du temps à démarrer, ces voyages pesaient lourd sur notre budget. Maintenant, il arrivait que Mina se trompe et cuisine beaucoup trop, surtout la viande, et toujours, elle devait m’en donner. Ou bien elle se trompait de taille en achetant des vêtements pour ses enfants, et me les laissaient pour les miens, au lieu d’aller les échanger dans le magasin.
A l’été, Youssef seul nous emmena. Aziz n’avait plus assez de congés, juste quatre jours, ce n’était pas assez pour descendre jusque chez nous et revenir à Paris.
L’accueil de ma mère et de ma grand-mère, la chaleur loquace des femmes me débarrassa en quelques jours des fatigues et des inquiétudes de l’année passée.
Les premières semaines étaient simplement heureuses. Je me sentais presque célibataire, sensation étrange, il m’arrivait de dormir à nouveau dans la pièce des femmes, avec toutes les jeunes et les petites. Certains soirs je profitais aussi de notre chambre, et son grand lit pour moi toute seule.
La France m’avait appris la solitude. Chez nous personne n’est jamais seul. Surtout les filles. Il faut toujours un témoin, un frère, un cousin, pour pouvoir couper court aux médisances, et assurer que la fille est restée sage, qu’il ne s’est rien passé, et que l’honneur de la famille est sauf. Ou alors nous sommes entre nous… et finalement, nous n’avons pas de goût pour l’isolement, cela nous fait peur, soudain plus personne à qui parler, comme si nous n’avions plus rien à faire. Mais dans les débuts de mon mariage, avec Mina et Aziz qui travaillaient, j’avais bien été obligée d’apprendre à supporter cela. Un soir, en refermant la porte de notre chambre, j’ai poussé un soupir de soulagement, et j’ai compris que j’étais aussi bien quand j’étais seule.
Youssef et Mina sont partis à Marrakech, et quand ils sont revenus, Youssef était sombre, et Mina avait pleuré. J’ai crû qu’ils s’étaient disputés. Mais je ne leur posais pas la question, j’attendais de pouvoir être avec Mina, à la cuisine, tranquille.
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