Habiba - 19 vendredi 14 décembre 2007 à 09:00
Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , rétrolienMa mère et Mâalou, avec Amina, sont restées pour toute la fête du mariage, jusqu’au septième jour, mais je suis rentrée tout de suite. J’ai passé quelques jours chez Lalla Zahra. Finalement, j’étais toujours chez les autres, chez mon père, chez mes beaux-parents, et dans la maison d’un homme qui ne me respectait pas.
Elle a passé son temps à me donner des conseils, pour récupérer Aziz et le garder. Elle était dure, réaliste, froide, calculatrice. A l’entendre, je me demandais où étais l’amour entre elle et Ami Hassan, et pourquoi elle avait tant cherché, par tous les moyens, à le garder.
Non, cela je le savais. Une femme sans homme n’est rien, et un mauvais homme chez nous doit être bien effroyable pour être pire que pas de mari du tout.
La même chose lui était arrivée, mais en sens inverse. Tandis qu’elle restait au pays, Ami Hassan avait rencontré une fille en France, une marrakchia aussi, venue avec ses parents, et qui trouvait mon beau-père à son goût. Elle m’expliquait comment il fallait alterner pleurs et colères, menacer de se tuer, hurler son désespoir, et faire une vie de tous les instants, puis redevenir une femme aimante et douce, pour faire entrevoir des moments de bonheurs et de répit. Et surtout, à chaque fois que son mari rentrait au Maroc, elle allait avant voir un marabout qui lui donnait des poudres à mélanger au tajine.
Cela avait été difficile, les herbes de la marrakchia étaient puissante aussi, mais à la fin elle s’était décidée à employer les grands moyens, et Ami Hassan lui était resté fidèle et attaché. Bien sûr, il avait continué à aller se distraire avec des filles, mais Lalla Zahra s’assurait qu’aucune d’entre elles n’avait la possibilité de vraiment lui mettre la main dessus, cela ne devait pas durer longtemps, et toujours elle glissait une pochette avec une sourate dans un pli invisible de la valise de son mari.
Elle m racontait une guerre permanente, des tactiques, des stratégies, et je sentais bien que son mari était à la fois un adversaire et une chose qu’elle estimait posséder, son dû.
Les premières années de mon mariage n’avaient pas été ainsi. Youssef et Mina ne vivaient pas ainsi. Je ne voulais pas de cela. L’homme qui me forçait à ces calculs, à ces manœuvres n’était pas digne de mes efforts. Mais il y avait mes enfants, et ce tremblement de panique qui montait au fond de moi, car je savais que s’il me répudiait, mes petits resteraient avec leur père, c’est la loi chez nous. Je serais renvoyée au Maroc, chez ma famille, une femme inutile, chargée de malchance et de la faute d’avoir perdu son mari, condamnée à redevenir une fille, et à servir les autres femmes de la maison. Jamais Aziz ne me garderait en France, et jamais il ne me laisserait ramener mes enfants avec moi. C’était un père amoureux, et même si il les avait un peu délaissés à cause de la fille, le sourire qui montait dans ses yeux quand il les voyait est la chose la plus sincère et la plus permanente que je lui connaisse.
Je lui en voulais de plus en plus. De mon chagrin, de mon humiliation, et de ce que j’allais devenir pour le garder, une Lalla Zahra, une femme qui se méfie en permanence, qui compte, une femme qui ment et dissimule, et qui méprise son homme, en son fort intérieur, sans jamais lui montrer.
Lalla Zahra m’apprenait ses herbes et ses sourates. Des choses que Mâalou ne m’avait jamais enseignées. Ces herbes étaient amères et acides comme mon cœur. Et quand j’interrogeais Mâalou, ses lèvres pincées et sa désapprobation étaient claires. Elle commença à me dire qu’une femme ne fait pas ça à son mari, et puis, bien bas, je l’entendis à peine, elle ajouta pour elle-même « mais un homme ne se conduit pas comme ça non plus. Il n’aura que ce qu’il mérite, ce mejnoun, ce fou perdu ».
Quand nous sommes rentrés à Paris, il a bien fallu que je me confronte à Aziz. Je ne pouvais pas faire semblant d’ignorer.
En apparence, cela a été facile. Juste une discussion. Juste un échange, mais sur le fil du rasoir, sans violence, sans cris, sans vaisselle brisée, des mots comme une femme respectueuse peut les adresser à son mari. Aziz aurait pu me dire que tout cela était faux, il aurait pu aussi me demander de quel droit je me mêlais de ses affaires. Il aurait pu m’interdire de continuer, me punir peut-être même. Chez nous les femmes n’ont pas le droit de parler à leur mari, juste entre elles, dans le salon des femmes, là, elles peuvent crier, pleurer, se lamenter entre elles sur le malheur d’être toujours soumises à un homme. Et c’est dans ce même salon qu’on s’échange les charmes et les prières, et les consolations.
Au tout début il s’est fermé, la bouche soudainement dure, le regard détourné vers la porte, et j’ai dû ruser.
« Quelle confiance as-tu donc en moi, pour me cacher cela ? Un homme a le droit d’avoir d’autres femmes, mais si tu ne me dis rien, est-ce que je suis encore ta femme ? Celle que tu aimes, et l’amour coule entre nos mains comme le sable, et nous protège ? Mais tu te caches de moi, et tu nous a menti, et comment est ce que nous pouvons apprendre à nos enfants à respecter la vérité si leur père ne leur donne pas l’exemple ? «
Des reproches, mais pas trop. Calmer mes larmes, garder une voix douce, ne pas lui faire peur. Surtout, ne pas lui donner envie de divorcer.
J’avais réfléchi, sans doute la marrakchia ne voudrait pas s’occuper des mes petits, trop de charge pour elle. Et puis voulait elle même l’épouser, ou simplement le presser jusqu’à ce qu’il soit vidé de tout argent, et nous le rejeter ensuite ?
Mais ce soir-là, Aziz a juste attendu que je finisse. Aucune réponse, rien, et je suis repartie dans ma cuisine, en silence, avec ma seule arme, ne rien dire, et que ma colère s’entende par ma bouche fermée, le seul choix que j’avais était de ne plus rien dire.
Pendant une semaine entière, Aziz rentra tard du travail, et où qu’il aille dans notre petite maison, chez nous, chez mon frère ou chez ses parents, il était juste accueilli par des paroles polies. Seuls les enfants auraient continuer à lui faire la fête, mais ils étaient déjà couchés à son retour. Je restais parfaite, faisant attention à ce qu’il ne puisse rien me reprocher, je cuisinais bien, je remplissais tous mes devoirs d’épouse, y compris les plus intimes, mais je restais silencieuse, attentive à ne lui donner aucun prétexte pour se fâcher.
Nous sommes plus fortes à ce jeu là que n’importe quel homme, et au bout d’une semaine, Aziz rendit les armes.
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Commentaires»
Nom de nom ! Mais qu’est ce qui lui a pris à ce bougre pour faire ça à Habiba ?
PS : Les commentaires du précédent papier (le 18) me font marrer. Il faudrait peut-être passer à un rythme bi-quotidien. On n’en peut plus de ne pas savoir comme ça va se terminer :-)
Comme tu l’as dit hier (ou avant hier) Aziz est un con.
Sinon, pour la proposition de passer à un rythme bi-quotidien, n’étant pas Balzac à travailler 20 heures par jour (enfin si, mais j’ai pas que ça à faire), et devant quand même produire, je vote à mon unanimité une motion de rejet :)
Comment, qu’apprends-je, tu n’es pas Balzac ?
On me cache tout !