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Habiba - 20 samedi 15 décembre 2007 à 09:00

Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , rétrolien

Il me parla, avec respect, et m’annonça qu’il voulait se marier avec la marrakchia, une femme de bien , qu’il avait le cœur assez grand pour deux femmes, tout le respect pour la mère de ses enfants, et qu’il avait eu tort de ne pas me parler plus tôt. Je ne pouvais pas attendre plus, je le savais.
Il nous traiterait en équité, respectueux de sa religion, il voulait notre bonheur à toutes les deux, et celui de ses enfants et de ceux qu’il aurait d’elle, et surtout, surtout le sien.

Il avait besoin de mon accord, car si je ne lui donnais pas, il savait que ses parents et mon frère continueraient à lui battre froid.

Mais je ne pouvais pas refuser.

Et où logerait-elle ? Il n’y avait pas de place pour elle dans la maison, sauf à l’installer avec les parents d’Aziz, et cela ne se fait pas. C’était chez eux, depuis quand la belle-fille chasse ses parents ? Alors comment pourrait-il respecter l’égalité entre nous ? Il faudrait une autre maison, ou un autre appartement, pas trop loin, ou bien que Youssef et Mina déménagent. Mais cela, je ne le voulais pas. J’avais trop besoin d’eux, maintenant !
De toutes façons, nous n’avions pas assez d’argent pour racheter leur étage à mon frère, et donc ils ne partiraient pas. Mais Aziz avait réfléchi à tout cela, et ma vie n’était plus rien qu’un jouet entre ses mains.

Je ne sortais pas beaucoup, je ne téléphonais pas beaucoup au pays, mais peu à peu, j’appris tout, par l’intermédiaire de Mina et des femmes que je rencontrais à l’école. Elles m’aimaient bien, j’aidais les nouvelles arrivées avec le français, à apprendre les premiers mots de leur nouvelle langue. Et comme au pays, les nouvelles courraient, d’un appartement à l’autre. Un cousin était allé à Marrakech, il avait vu la femme d’Aziz, un autre avait rencontré Aziz et la fille au consulat. Il voulait un visa pour elle, la faire venir…

Mais rien ne se passait. Aziz souvent là-bas, presque tous les deux mois, il s’inventait des maladies pour ne pas travailler pendant quelques jours, et Youssef me disait que s’il exagérait trop, il perdrait son emploi.

Quelque chose n’allait pas.

Aziz ne ramenait toujours pas la fille, il devenait coléreux, nerveux, il giflait parfois les petites quand elles jouaient trop bruyamment, il n’allait pas souvent voir ses parents, et il ne croisait plus mon frère qu’à la mosquée. Il dépensait notre argent en voyages, et j’en venais presque à souhaiter que tout cela finisse.

Encore une fois, c’est Mina qui m’expliqua la chose. Aziz avait cru qu’il pouvait se marier avec elle au pays, et la ramener ensuite en France, avec cette loi qui réunit les familles, comme il l’avait fait pour moi. Mais voilà, en France, même si sa foi l’y autorise, un homme ne peut pas avoir plus d’une femme. Et même si il se mariait au Maroc, il ne pourrait pas la faire venir. Elle ne pourrait jamais entrer en Europe.

J’ai cru qu’il allait abandonner son idée. Après tout, pourquoi l’épouser. Il avait d’elle tout ce qu’il souhaitait, et si il était obligé de la laisser à Marrakech, il ne pourrait pas profiter de sa femme. Le déshonneur était déjà sur elle, et manifestement, femme de bien ou pas, cela ne l’empêchait pas de vivre…

C’est la maison commune qui me sauva. Aziz est un faible, sous ses dehors de grand beau parleur, et ses éclats d’homme énervé. Et mon frère et son père lui ont bien fait comprendre que jamais ils n’accepteraient qu’il me répudie. Que je lui avais donné quatre beaux enfants, je n’avais jamais démérité, et la honte et l’opprobre de la famille sur lui si jamais il faisait cela. Le déshonneur ne serait pas pour moi, mais pour lui.

Et puis que faire de moi ? Me renvoyer au pays ? Qui s’occuperait de mes enfants en attendant que l’autre arrive ? Mina avait fermement refusé, et Lalla Zahra aussi. Aziz n’avait pas le courage de supporter la colère de sa mère. Je resterai donc sa femme, la mère de ses enfants, la première entrée au foyer.

On m’a raconté ce qui se passait là-bas. Les colères, les cris, le malheur que cette femme apportait, car Aziz ne supportait pas les reproches de son père et lui parlait avec de plus en plus de colère et de moins en moins de respect. Et quand ils se croisaient chez nous, Ami Hassan ne restait jamais bien longtemps, il caressait un peu la tête de son petit fils, et il redescendait au rez-de-chaussée d’un pas lourd.

Alors Aziz, en désespoir de cause, s’est marié là-bas. Il a choisi la vie entre les deux pays, entre les deux femmes. A son mariage, ni ses parents, ni sa sœur, ni les frères de son père ne sont venus. Il a acheté une petite maison là bas, pas au village, mais à Zagora, et il y a installé sa nouvelle femme, et une sœur, parce qu’une femme, même mariée, ne vit pas seule. Et il y allait souvent.

Heureusement, il est redevenu aimable. Il n’avait pas ce qu’il voulait, mais elle, oui. Quoi de mieux ? Un mari, une maison, et la tranquillité. Nos enfants ont cru que les choses redevenaient normales, et on leur a expliqué que la famille s’était agrandie, avec une Lalla M’Ba, une deuxième Madame de mon père. Moi j’aurais dû l’appeler Lalla Teknet, ma jumelle, celle qui partage le cœur de ma vie, mais heureusement, je n’avais pas besoin de le faire, car nous ne nous croisions jamais. Et dans mon cœur elle restait « cette fille ».

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