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Habiba - 21 dimanche 16 décembre 2007 à 09:00

Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , rétrolien

Cette année là, Aziz ne fit pas le sacrifice avec nous. Quand il m’annonça qu’il allait partir là-bas, pour tuer le mouton avec elle, je me sentis dépossédée de tout. S’il y a chez nous une fête de la famille, c’est bien celle là, où le père tue un mouton pour ses enfants, en souvenir du premier sacrifice d’Abraham. Un homme sans femme ne tue pas le mouton, un homme sans enfant non plus, il mange le mouton de son père. Et moi, qui allait tuer le mouton ? Qui allait égorger la bête en prononçant les paroles rituelles, apporter la chance sur nous pour l’année à venir ? Il avait quatre enfants ici, et il partait là-bas égorger une bête, pour une fille dont le ventre était toujours vide !

Cette nuit là, les portes ont claqué dans notre petite maison. Youssef a crié, pour la première fois sans doute. Et au téléphone, Aziz s’est énervé avec son père, à qui il demandait de venir ici, tuer pour lui notre bête.
Mes filles se sont réveillées, elles sont venues dans mon lit, et je les ai bercées, heureuse pour une fois qu’elles ne comprennent pas assez le berbère pour comprendre ce qui se passait, et perdre leur respect pour leur père.

Mais rien n’y a fait, il est parti, comme aux vacances suivantes il est parti seul, nous laissant à la garde de son père, auquel il ne parlait plus entretemps. Et c’est Ami Hassan, vieux et fatigué, qui est venu nous chercher en voiture, et nous a emmenés là-bas, car Youssef ne pouvait pas nous prendre tous. J’étais comme une veuve, avec un mari qui courait ailleurs, comme une veuve qui ne pouvait pas se remarier, une veuve qui devait tous les soirs, quand Aziz était là, lui sourire, lui préparer à manger, le satisfaire. Car j’avais toujours la peur au ventre, qu’il me divorce, et que je doive rentrer au pays sans mes enfants.

De longues années se sont passées ainsi, un semblant de famille, avec un père qui n’était là que pour les moments qui ne comptent pas. Mâalou est morte, et c’est ma mère qui règne sur le douar maintenant. Tous mes frères et sœurs sont mariés, ont des enfants, et les plus âgés d’entre eux sont mariés. Ami Hassan est mort aussi, et Lalla Zahra est restée au pays. C’était encore plus difficile pour moi de partir là-bas.
J’ai eu encore un fils, et puis j’ai fait ce qu’il fallait pour ne plus porter d’enfant, car je ne voulais pas donner cela à Aziz. La marrakchia restait stérile, sans doute les herbes qu’elle mangeait, et cela me faisait plaisir, car je savais bien qu’elle devait avoir peur d’être répudiée, là-bas c’est si facile.
Mais elle gardait la main sur Aziz, toujours il partait là-bas. Ses voyages nous coûtaient cher, et je voyais mes enfants moins bien habillés que ceux de Youssef, notre étage moins confortable.

Peu à peu, Aziz m’enlevait mes fils, il emmenait maintenant Hassan avec lui au Maroc pour la grande fête, il pouvait tuer le mouton devant son aîné, et finalement mes filles et moi, nous n’étions que des femmes sans importance. Quand ses filles se marieraient, elles quitteraient la famille pour toujours, et moi… je n’étais plus rien pour lui, qu’une servante qui n’arrivait pas à sourire. Dès que Brahim, le petit, a été assez grand pour se passer de moi quelques jours, il est parti avec son père.

Aziz vieillissait mal, il devenait irritable, il se plaignait d’être brimé dans son travail, parce qu’il était marocain, mais Youssef m’expliquait que le mauvais caractère de mon mari et ses fréquentes absences lui faisait du tort. Mes filles perdaient leur respect, et je n’arrivais pas à les empêcher de répondre à leur père. Alors il les corrigeait, et elles faisaient semblant de se soumettre. Mais ce n’était que la peur qui parlait.

J’allais dans une association qui aidait les femmes, j’y donnais toujours les cours de français, et maintenant nous donnions aussi des cours d’arabe et de berbère aux enfants, pour qu’ils puissent continuer à aller au pays sans se sentir des étrangers, pour qu’ils puissent continuer à parler à leurs grands-parents. Mais peu d’entre eux s’y intéressaient. Ou alors ils se plongeait dans le Coran, et partaient pour des mosquées où on leur mettait des idées étranges dans la tête.
Ceux là, qui laissaient pousser leur barbe, au début les femmes étaient heureuses d’avoir des fils bons musulmans, et puis elles se rendaient compte que cet islam, venu de l’Est, n’avait plus grand-chose à voir avec le nôtre.
Il y avait quelques Chyias dans notre mosquée, et ce qu’elles nous racontait nous faisait peur, et peine pour elles, des fils partis dans des guerres horribles où ils sont morts sans que personne ne le sache, sans que leurs mères puissent les pleurer.

Je n’avais pas le droit de le dire, mais j’aurais préféré voir mon Hassan boire de l’alcool et manger de l’innommable plutôt que de l’imaginer mort, déchiré dans une terre étrangère que je ne pouvais même pas imaginer.

Je n’ai jamais porté de gant, porté de masque, et je suis une femme honnête. Une de mes voisines a dû se transformer ainsi en un bloc noir, d’où aucun bout de peau de se laissait voir, car son fils, sinon, refusait de la laisser sortir. Ce n’est pas nos traditions, et j’étais heureuse, finalement, que mes fils ne soient pas ainsi.

J’aurais préféré qu’ils ne fument pas devant nous, et qu’ils aillent à la prière le vendredi, mais c’est leur liberté. Ils travaillaient correctement, je savais qu’ils aimaient bien la marrakchia, au bout de quelques années, ils avaient arrêté de me mentir, et je les voyais grandir avec joie, tant qu’ils seraient en bonne santé, aimant, et travailleurs, le reste avait peu d’importance.

Malika et Zoubida me donnaient plus de souci. Elles s’habillaient comme des françaises, elles sortaient avec leurs amies, et elles riaient quand je leur faisais des remarques, en me promettant qu’elles restaient sages. Le soir, quand nous regardions la télévision marocaine, elles me montraient les filles de là-bas, habillées comme elles, et je ne savais plus si j’avais tort ou raison. Bien sûr on ne se serait jamais serrée dans un T-shirt court comme cela au douar. Mais si nous avions vécu à Marrakech ? A Casablanca ? Alors je leur faisais confiance.

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Commentaires»

1. yves - 16 décembre 2007

Merci pour ce nouvel épisode ! Il faut tout de même se reposer le dimanche.

2. Marie-Aude - 16 décembre 2007

C’est gentil de se soucier de moi :)

3. andrem - 16 décembre 2007

Quelque chose commence à m’embarrasser dans cette histoire. Le poids des traditions, le poids de la culture, et parfois la nécessité de ces traditions et de cette culture pour vivre dans un monde donné, par exemple la limite du désert, cet espace qui me fascine tant mais impose sa loi.

Mais une fois changé de monde, tout se détraque, comme le montre l’histoire, dont je suppose qu’elle n’est pas finie, et Habiba, qui dispose de toutes les armes pour comprendre, n’entrevoit même pas que certaines chaînes n’ont plus lieu d’être.

Mais je vais peut-être plus vite que la musique, et les filles à leur tour ont peut-être leur rôle à jouer.

Je connais une Habiba voisine. Et le la vois, doucement, à son rythme, presque à son insu, ne serait-ce qu’en la voyant chaque jour un peu plus accrochée à son voile comme s’il lui échappait inévitablement, comme si ses cheveux s’en échappaient d’eux-même; son mari du même type qu’Aziz, mari normal et c’est là le plus terrifiant, normal, ni bourreau ni fanatique, je la vois qui s’interroge.

Elle ne me dit rien, pensez donc, je suis un extra-terrestre, pour elle, et je n’ai là aucune espèce d’importance. Elle seule face à elle importe, elle doit faire seule ce chemin, dans son corps et dans son âme, et ce chemin est douloureux. Je n’y peux rien, sans regarder je le vois, je la vois qui s’y engage, en avançant un pied puis l’autre, entre rempart et précipice.

Les traditions et la culture sont le fruit d’une société, elle-même le fruit d’un climat, soyons simplistes. Tu changes de société, tu changes de climat, et la tradition devient prison. Mais bon, je sais, ne me le dis pas, je suis blanc, homme, chrétien de culture mais athée de décision, et vieux, trop vieux sans doute, il m’est facile de faire le malin.

Je suis sûr seulement d’une chose, dans ton histoire, avant de connaître la fin. Elle est entrée dans notre monde, Habiba, elle devenue partie de notre monde, ni plus ni moins que moi, ni plus ni moins que toi.

Elle n’est plus fille de douar.