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Habiba - 22 lundi 17 décembre 2007 à 09:00

Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , rétrolien

C’est l’année des dix-huit ans de Hassan que tout a explosé. Il avait passé son bac brillamment, et il allait entrer à l’université à la rentrée. Nous étions tellement fiers de lui ! Aziz avait même décidé de réduire la fréquence de ses voyages au pays pour économiser pour les études de son fils.

Les choses devenaient difficiles, pour nous marocains. Il y avait eu cet attentat horrible, les deux tours écroulées, et la montée de a méfiance à notre encontre. Dans notre petite banlieue, entre le marché et la mosquée, je n’étais pas ennuyée, mais Youssef, Hassan et Mohammed en avaient assez d’être tout le temps contrôlés, « traités » comme disait mon fils, qui ne concevait pas qu’on puisse être « bien traité » par les autorités. Le raccourci lui était naturel, traduisant ses énervements quotidiens. Il y avait eu toutes ces lois, des émeutes de temps en temps, et pour nos amis clandestins, les difficultés de plus en plus grandes et les expulsions de plus en plus nombreuses, et Youssef disait souvent « je ne sais pas si je pourrais passer, aujourd’hui ». Nos papiers nous protégeaient, à leur majorité nos enfants demandaient à être français, mais rien ne nous évitait les regards en coin, les remarques aigres et les mesquineries.
Les enfants de nos voisins français avaient repris la maison, à la mort de leurs parents, et très vite revendu, ils n’appréciaient pas notre voisinage. Une famille malienne était passée, et après son expulsion, la maison avait été finalement revendue à des amis de notre village.

Entre nous, nous réfléchissions à envoyer les enfants au pays. Peut être, avec leurs diplômes, pourraient-ils facilement trouver du travail ?
Le fils de Youssef, qui avait fait comptable, est parti, après son service, puis il est très vite rentré, il ne parlait pas assez bien arabe, il avait ses habitudes d’européen, trop français pour les marocains, trop arabe pour les européens.
Alors Aziz et moi avons décidé de garder nos filles avec nous. Malika avait été embauchée comme secrétaire dans l’entreprise de son père, et Zoubida apprenait des langues, elle voulait devenir interprète.

Mon fils n’est pas parti au pays cet été là, car il travaillait deux mois dans un restaurant avant de commencer le droit.
Aziz a accepté de m’emmener, cela faisait longtemps que je n’étais pas revenue, et ma mère était malade. Malika n’avait pas de congé, et Zoubida a préféré rester avec elle, sous la garde de son frère et de son cousin.

C’était un vrai bonheur pour moi, le voyage à quatre seulement dans une voiture confortable. Aziz a même proposé que nous nous arrêtions chez des cousins en Espagne, et puis j’ai remis le pied au Maroc, la vraie chaleur, cette lumière que je cherchais partout en France, les vois, les odeurs, les cris, le trottinement des ânes et le désordre des rues.

Il nous a emmenés au village, et il a passé la moitié du temps avec nous, scrupuleusement.

Au fil des années mon amertume s’était adoucie, sans jamais disparaître, comme ces vilaines cicatrices qu’on oublie au quotidien mais qui se signalent brutalement quand on fait un mauvais mouvement.

Et quand je me sentais seule, il m’arrivait même parfois de plaindre la marrakchia, qui restait sans enfant, seule avec une ou deux de ses sœurs dans sa jolie maison où son mari ne pouvait malgré tout pas venir autant qu’elle l’aurait voulu.
J’avais appris qu’Aziz l’avait trahie, elle aussi, avec d’autres aventures, et j’imaginais sa terreur d’être répudiée, alors, elle, la femme au ventre sec, qui n’avait pas famille pour la protéger, comme moi.
Mais cela ne s’est pas fait. Peut-être parce qu’Aziz l’aimait. Peut-être parce ses herbes étaient assez puissantes pour le retenir malgré tout. Peut-être, sans doute, parce qu’il tenait à sa tranquillité, ne se voyait pas gérer trois femmes, ni même divorcer. Et avec une femme en France et une femme au pays, il était un peu protégé des ambitions d’autres chercheuses de mari.
J’avais rencontré la marrakchia quelques rares fois, dans des fêtes, ou bien vue sur des photos. Elle vieillissait, comme nous, moins bien que Mina ou moi, et sa peau devenait terne et un peu fripée.

La plupart du temps, elle restait loin de mes pensées, et de profitais de tous ceux que je n’avais ras revus depuis plus de sept ans.
Ma mère s’était remise, et je faisais connaissance avec tous mes neveux et nièces, renonçant à me souvenir de tous les prénoms, ni même à essayer de reconnaître les enfants que je connaissais déjà et qui avaient tellement grandi.

J’étais passée dans le clan des Lalla, une femme respectable à qui on apportait le thé, un coussin, dont les petites cherchaient à deviner les désirs. Mais en même temps j’étais bien loin du village, il fallait m’expliquer tant de choses, tous les petits incidents qui font la vie d’un groupe, auxquels je n’avais pas assisté, quand le fils du caïd a oublié de mettre le frein à main sur la Mercedes de son père, et que la voiture a doucement glissé jusqu’à l’entrée du souk, enfin un peu à l’intérieur. Ou les deux fils de mon frère qui avaient voulu monter un jeune dromadaire, pas encore dressé, et qui avaient fait fuir tout le troupeau, en plus de tomber et de se casser une jambe et un bras.

Leila et Brahim avaient des difficultés aussi. Même si le confort de la maison s’était incroyablement amélioré ces années passées, il ne pouvait pas rivaliser avec ce qu’ils connaissaient en France. Leila souffrait des toilettes à la marocaine, et de devoir prendre se laver un peu n’importe quand, au gré des disponibilités d’une des trois douches installées au fond du jardin, à côté des toilettes. J’avais refusé d’emmener leurs jouets électroniques, pour ne pas dépenser une fortune en piles, ni rendre leurs cousins jaloux, et ils s’ennuyaient, souffraient de la chaleur et de la nourriture. Ma fille surtout chipotait, elle trouvait tout sale, ne savait pas manger le couscous avec la main, et refusait les morceaux de viande trop gras. Au bout de quinze jours ils voulaient rentrer, et Aziz s’énervait, me reprochant leur manque d’enthousiasme.
Comme si c’était de ma faute si ils ne venaient pas souvent ici et perdaient leurs racines…

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Commentaires»

1. Loula - 17 décembre 2007

Ah bein dis-donc, j’ai de la lecture à faire. Je m’y mets:-)