Habiba - 26 lundi 14 janvier 2008 à 09:00
Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , rétrolienIl y avait des choses qu’on évitait de dire, des phrases un instant suspendues, comme des murmures qui se détournaient. Il ne fallait surtout pas parler de ce qui pouvait fâcher, et même si je voyais bien que tous les enfants y pensaient, je voulais surtout recréer une paix familiale, et profiter de ce moment où Aziz était heureux, où je retrouvais enfin la fébrilité des femmes de mon enfance, en préparant le mariage.
On ne ferait pas tout comme là-bas, ce ne serait pas possible bien sûr. Mais quand même, on mettrait nos plus beaux caftans, nos takchitas, ces surcots de gaze brodées, nos babouches dorées, et nos bijoux massifs. On ferait du couscous, on demanderait au boucher de nous réserver un bœuf, et un mouton, et des poulets. Une semaine avant le mariage, toutes les femmes se mettraient à cuisiner, tous ces petits gâteaux si vite avalés et si long à faire.
On me complimentait “tu as de la chance, toi ta fille elle ne veut pas d’une cérémonie à la mairie. La mienne elle voulait tout, le mariage des français et celui des marocains, la robe blanche et le caftan, et la réception avec la famille française, elle me disait “tu ne crois pas que je vais aller à la mairie voilée de rouge quand même !
- Mais c’est la tradition, c’est comme ça, c’est seulement après, seuls dans la chambre, que le mari doit te voir.
- Oui mais on ne se marie pas à minuit en France.
- Mais ça c’est le mariage des papiers, le vrai mariage c’est notre fête.
- Tu veux que j’ai l’air de faire un mariage de pauvre, que je n’ai pas une vraie fête comme mes copines ? ”
Et toutes les mères de négocier, d’adapter, d’essayer de faire vivre ensemble mariage de jour et mariage de nuit, et tous les pères d’accepter peu à peu le mariage des français puisqu’on ne pouvait pas faire autrement.
Zoubida, elle me disait juste “comme tu veux Maman, ce n’est pas ça qui compte, c’est que j’ai un bon mari. Il y a déjà eu les fiançailles, il ne faut pas trop dépenser tu sais.”
Comme si c’était le problème des filles…
Aziz ne les laissait pas vraiment ensemble sans surveillance.
Pas pour qu’ils ne fassent pas mal, ils seraient mariés dans quelques mois, ça ne comptait pas, mais simplement pour l’honneur, pour rattraper encore la conduite de Malika, pour qu’on ne puisse pas dire que toutes ses filles se laissaient aller.
On avait hésité à faire le mariage au pays, au mois d’août, mais c’était difficile, il y avait un des frères du boucher qui venait d’arriver en France, sans papier, il ne pouvait pas repartir comme ça. Des cousins d’Espagne aussi, qui ne pouvaient pas passer la frontière avec la Maroc, c’était plus facile de venir nous voir ici que de rentrer chez soi.
On faisait la liste des noms, et finalement il n’y en avait plus beaucoup au pays. Des vieux, oui, des femmes qui attendaient de rejoindre leurs hommes, comme autrefois mon frère avait attendu de pouvoir entrer en France.
Mais les jeunes, ceux qui pouvaient travailler, ils étaient partout, en Espagne, en Italie, en France, en Belgique, en Hollande, et même un d’entre eux au Canada.
Les nouvelles venaient de temps en temps, untel qui avait trouvé un contrat, un autre qui avait tenté sa chance, et celui là qui avait épousé une cousine née à l’étranger… et on ne se rendait pas compte.
Quand je repartais au Maroc, l’affluence des vacances me cachait la solitude de mes parents. Tous ceux qui le pouvaient revenaient, ou au moins envoyaient les femmes et les enfants, et le douar était plein. Et puis nous repartions, à peu près en même temps, à la fin de ce mois d’août des mariages, mais là, en faisant la liste, je voyais tant de noms qui n’étaient plus au Maroc. Est-ce que c’est normal qu’un pays se vide ainsi parce qu’il ne peut pas nourrir ses hommes ? Dans le sud c’est la sécheresse qui nous chasse, la sécheresse qui a détruit les champs, les fermes, les palmeraies. Les paysans ne peuvent plus se nourrir facilement, il reste à gratter les dirhams sur le dos des touristes. Et ça ne suffit pas.
J’en profitais pour raconter les souvenirs de toutes ces femmes à Zoubida, essayer de lui apprendre mon enfance, de l’attacher encore plus à notre village, elle la première petite-fille de Mâalou qui allait se marier loin du douar, loin de ma mère qui n’avait pas le passeport, loin des chants protecteurs des Lallas.
Zoubida sentait bien que je préparais deux mariages à la fois, le sien, et celui que Malika aurait pu avoir. De temps en temps elle me souriait trop gentiment, c’était toujours au moment où j’avais un peu envie de pleurer.
Elle nous a demandé de prendre des cours supplémentaires, pour pouvoir progresser dans son métier, et son fiancé était d’accord. C’était le bon moment, ce serait plus difficile une fois mariée, et elle disait en riant “c’est la cadeau de mariage le plus utile que vous pouvez me faire, dans dix ans il me servira encore”.
Alors Aziz a dit oui, et pendant deux semaines, on n’a plus parlé de préparatifs, le soir la table était couverte de cahiers.
Il fallait qu’elle parte faire un stage pendant une semaine, mais elle avait tout prévu d’avance, elle irait chez une des tantes de son fiancé, Hassan pouvait l’emmener si on voulait, ou Adnan, le fiancé, ou les deux.
Hassan a préféré s’en charger, c’était plus correct.



Commentaires»
Ce n’est pas tout à fait la suite que j’avais imaginée :-))) Mais il n’y a rien à regretter. C’est nettement mieux !
Par pure curiosité, sachant que les trois prochains épisodes sont écrits… quelle suite avais tu imaginée ?
J’avais fait une esquisse de script, très, très rapide dans ton billet “Pourquoi Habiba se fait attendre “. Mais je reconnais, il y a de quoi avoir franchement honte : Malika filant des trempes à son père devenu brutalement impotent, ça ne la fait pas. Pourtant, il le mériterait Aziz !
Ah oui ça ça m’avait bien fait rire, mais c’était pas réaliste !