Habiba - 28 mercredi 16 janvier 2008 à 09:30
Publié par Marie-Aude in : Habiba, Maroc , rétrolienZoubida redescendait de sa chambre à ce moment-là. Avec méchanceté, avec rancœur elle a jeté à son frère “Tu vois, Leïla, elle comprend les choses, elle, elle ne détruit pas tout autour d’elle sous prétexte qu’elle a un truc en plus …. Tu parles, c’est un cerveau en moins que tu as.
- Mais oui, mais je sais bien que tu étais d’accord, c’était la plus belle bêtise que tu faisais, tu ne te rends pas compte, tu gâchais tout, enfin, on n’est plus au pays, tu n’as pas besoin de faire ça.
- Et tu voulais que je fasse quoi ? Comme Malika ? Que je me sauve ? Tu sais très bien qu’il n’aurait jamais voulu. Il ne comprend pas ces trucs là, il a rendu Maman malheureuse toute sa vie. Adnan au moins il ne mentait pas.
- Ah bon ? Epouser une fille et en aimer une autre, c’est pas mentir ?
- A son père, peut-être, pas à moi !
- Et au Dieu ? Le mariage, c’est pas un moyen de se sauver de son père.
- Le Dieu, si il ne veut pas qu’on fasse ça, il n’a qu’à s’occuper de nos pères. Et puis toi, tu te prends pour qui, à te mêler de tout ça ? Tu te prends pour mon père ?
- Non je me prends pour ton frère. Papa il s’en fout de ce qui t’arrive, du moment qu’il t’a donnée vierge et que ça ne lui fait pas de souci. Mais moi je sais par quoi tu vas passer après, ça va te détruire. Toutes les filles elles cherchent à les éviter, ces mariages-là, et toi tu construis ta prison toi-même.
- Ma prison, n’importe quoi, pas de prison, Adnan et moi on était clairs, on était d’accord. Qu’est-ce que tu imagines ? Qu’il avait envie de me toucher ? Trop occupé avec sa copine. Le sang de poulet c’est pas fait seulement pour les filles qui ont couché. Nous aussi on aurait montré les draps, le lendemain. T’es vraiment idiot, t’as rien compris.”
C’est le bruit de la soupière qui se cassait en tombant, et mon cri, parce que la harira chaude m’avait un peu brûlé les jambes. Ils m’ont aidée à m’asseoir, ils se sont tus, en rangeant tout ça, on s’est souvenus de Brahim et Leïla, qui ne voulaient pas aller se coucher. Mais au moins, ces deux-là, c’étaient mes enfants, encore, ils obéissaient.
Et puis on a parlé, presque toute la nuit.
Comme jamais cela ne nous était arrivés, enfermés que nous étions par nos hontes, ma honte de ce qui ne se dit pas, surtout à ses enfants. Leur honte de ne pas aimer leur père, à cause de sa vie, leur honte de vouloir vivre autrement, et d’avoir peur de me décevoir, et de me faire de la peine, comme Malika.
Ma honte de ne pas les avoir aimés assez pour les comprendre.
La honte de Hassan, qu’on traite mal sa mère, et qu’il ne sache pas la défendre.
La honte de Zoubida, de ne pas avoir le courage d’être entière.
Et puis au milieu de toute cette honte, enveloppé dans tout ce silence, notre amour, tout renforcé de ce que Aziz ne nous avait jamais donné. Tout étonné de ce qu’il nous poussait à dire.
Hassan avait eu raison d’empêcher tout ça.
Parce que ma folle de fille, elle aussi elle aimait un français. Pas un musulman. Même pas un chrétien, mais un garçon qui la respectait.
Quand son père avait parlé de la renvoyer au pays, elle avait eu tellement peur qu’elle s’était trouvé toute seule son fiancé acceptable. Adnan, qui lui aussi aimait une fille d’ici, sans oser l’amener chez ses parents.
Tous les deux s’étaient dit qu’en se mariant, ils allaient conquérir leur liberté. Et dans un an ou deux, ils ne seraient plus dans la cité, ils pourraient divorcer, ils n’auraient plus à nous obéir de la même façon, ils pourraient vivre leur histoire, chacun de leur côté.
Le français avait eu du mal à accepter, mais c’est lui qui avait le plus à perdre.
“Tu comprends Maman, je lui ai expliqué. Soit c’était Adnan et c’était pour de faux, tranquille, soit c’était le Maroc, et là ça serait pour de vrai. Alors entre me faire violer au bled, et m’attendre un an, bien tranquille, en me voyant régulièrement, il avait tout à gagner. Et puis c’était facile pour lui d’être sûr que j’étais fidèle.
Mais l’amie d’Adnan, non elle n’acceptait pas. Elle en lui en voulait tellement d’obéir à son père, c’est pour ça qu’il était obligé de la voir souvent.”
Si mes parents m’avaient choisi un bon mari, j’aurais dit à Zoubida la même chose qu’à sa sœur, que l’amour ça ne dure pas longtemps, et qu’après, on s’entend bien et on vit heureux, longtemps, dans le devoir.
Mais ce que j’avais honte de me dire, enfin, c’est sorti. Même si ça ne dure pas toute une vie, l’amour, il faut le prendre quand il vient. Avant qu’il soit trop tard, et que la seule douceur qui reste dans le cœur, c’est de chasser ses enfants, pour qu’ils ne fassent pas les mêmes erreurs que vous.
Il y a un peu plus de vingt ans, j’avais tissé mon tapis de mariée, j’avais mis le voile rouge, et je m’étais laissée donner à Aziz.
Cette nuit-là, avec Hassan, nous avons fait ses bagages, et au tout petit matin, avant qu’Aziz ne rentre de sa nuit de prière, Hassan a emmené sa sœur vers son français.
Parce que c’est nos tradition, que l’homme de la famille, celui qui aime vraiment la femme et les filles, accompagne la fiancée, pour la confier à celui qui la protégera.
Moi je suis allée me réfugier chez Youssef et Amina, avec les petits.
Quand Hassan est rentré, il a dit de telles choses à son père qu’il a dû partir, lui aussi. Et je crois qu’il l’a fait exprès.
Aziz reste morne et renfermé, il part le plus souvent possible au Maroc. Heureusement, c’est le moment où mes enfants me rendent visite. Quand il sera à la retraite, sûrement il s’installera là-bas, avec la Marrakchia. Et moi je resterai ici. Mais je pourrai voir mes enfants, tous les jours, je m’occuperai de leurs petits, et ma maison grise sera enfin chaude d’amour.



Commentaires»
Voilà qui ressemble à une fin. Je n’ai pas encore lu la vraie Habiba qui m’attends à côté, le dernier billet.
Quelle belle fin. Mélancolie et déchirement, mais vigueur retrouvée, liberté enfin gagnée, par la grâce et la force des filles d’où vient toujours le salut.
Et quelques hommes de bonne volonté.