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Islam, servitude et soumission vendredi 09 novembre 2007 à 21:45

Publié par Marie-Aude in : Islam, Maroc , rétrolien

Chez Monagora, un commentaire sur un article de TelQuel (un journal marocain), qu’elle trouve décevant, sur l’analyse du lien entre Islam et servitude, au Maroc.

Plus encore que son post, ce sont les commentaires que j’ai trouvés particulièrement intéressants. Je n’ai pas lu l’article de TelQuel, mais je rajoute ici les miens, parce que “la soumission” est une chose qui m’a frappée au Maroc.

La soumission est inhérente à l’Islam, théologiquement et politiquement

Le nom même de l’Islam veut dire “soumis”, et si les trois religions du Livre partagent l’idéal de la soumission à Dieu, l’Islam est sans doute celle qui a le plus insisté sur cet aspect. Chez les juifs, on argumente, on discute avec Dieu, on se bat même contre son envoyé, comme Jacob avec l’Ange, on se révolte contre lui, comme Job sur son fumier, avant de finalement le reconnaître. Chez les chrétiens, l’accent est plus mis sur l’amour - qui est aussi une forme de soumission, certes - et de plus l’incarnation humaine du Christ brouille les cartes, rendant ce Dieu inneffable et innomable plus proche, plus familier, plus semblable.

Mais surtout, des trois grandes religions du Livre, l’Islam est la seule qui a toujours été attachée à un pouvoir politique dominant. Abraham n’était qu’un pater familias d’une petite tribu anonyme, Loth n’avait pas les moyens d’influer sur le gouvernement de sa ville, Joseph fut vendu comme esclave, Moïse était aussi esclave en Egypte, Esther libère son peuple de l’asservissement en Perse… le peuple d’Israël a eu une histoire complexe, et n’a pas toujours été “maître à bord chez lui”.

Quant au Christianisme, il est né comme une religion rejettée par le pouvoir politico-religieux juif, puis par le pouvoir politique romain, comme une religion d’esclaves, d’humbles et d’asservis. Il y a dans l’évangile le fondement de la séparation des pouvoirs “Rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu”. Le Pape n’a jamais été le maître absolu de la chrétienté, et les rois chrétiens contestaient souvent son pouvoir temporel, tout autant que spirituel.

Seul des trois grands courants, l’Islam a été une religion politiquement dominante dès le départ. L’enchevêtrement entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, qui est souhaité par les musulmans voulant vivre dans “l’Oumma”, la communauté des croyants, selon les règles islamiques, a conduit à de situations particulièrement rétrogrades, comme en Arabie Saoudite. Comment se révolter contre un leader politique si on se révolte contre le pouvoir de Dieu ? Comment essayer de faire évoluer les choses si on change l’ordre établi par Dieu ?

Respect, soumission ou servitude ?

La servitude est une soumission lourdement imposée. La soumission se choisit, la servitude est imposée. En ce sens, à mes yeux, dès que la sphère privée est régie par un pouvoir politique (par exemple, aller en prison si on ne respecte pas le jeûne de Ramadan, ou si une femme conduit seule sa voiture), dès que le pouvoir politique assoie sa légitimité sur l’argument religieux, dès qu’il s’entoure d’un appareil policier répressif et liberticide, comme ce fut le cas au Maroc dans les années de plomb, comme c’est encore le cas en Arabie Saoudite ou ailleurs, il y a servitude.

Ce fut le cas dans toutes les monarchies religieuses. Les moujiks russes étaient asservis, les filles mises de force au couvent étaient asservies, les esclaves noirs habillés “décemment” étaient asservis, et les paysans sans terre d’Amérique du Sud le sont encore (tant et si bien que l’Eglise excommunie les prêtres théologiens de la libération qui luttent là-bas contre l’oppression des plus pauvres par les plus riches).

Mais puisque le sujet de l’article était l’Islam et le Maroc, revenons à nos moutons, sans oublier qu’ils ne sont pas uniques dans leur genre.

La soumission est renforcée par le respect. Le respect des aînés et des parents est extrêmement fort en Islam, beaucoup plus je pense qu’il ne l’a jamais été dans le Christianisme. Quoi qu’on fasse, quoi qu’on pense, on respectera ses parents, on ne les choquera pas, et si on est en désaccord avec eux, on le leur cachera. Quand on vous remercie, au Maroc, ce n’est pas vous qu’on remercie, mais vos parents, pour vous avoir mis au monde…

Soumission et rébellion au Maroc

Si on revient au cas particulier du Maroc, la servitude y a longtemps existé. D’abord au sens propre du terme, les derniers esclaves ont sans doute disparu au début du siècle.

Ensuite, la confusion entre religieux et politique est très fortement marquée, beaucoup plus que dans d’autres pays d’Afrique de Nord. Le roi est chorfa, descendant du Prophète. Cela lui confère une aura quasi mystique, un statut particulier, une baraka (puissance de protection) que n’avaient plus depuis longtemps les représentants de l’Empire Ottoman en Algérie, Tunisie, Egypte. Le statut des chorfa est encore très respecté au Maroc, même s’il ne signifie plus la même chose qu’il y a un siècle ou deux (où un chorfa pouvait par jeu tirer sur une foule et ne pas être inquiété, puisque c’est la volonté de Dieu, à laquelle on se soumet, qui se manifestait ainsi).

Le pouvoir absolu des sultans sur leurs sujets a été “politisé” par Hassan II (qui se fait en même temps nommer Commandeur des Croyants dans la Constitution, renforçant son pouvoir politique par son pouvoir religieux), avec des années de plomb, comme on dit ici. La toute puissance de la police, la répression extrêmement dure (cf. le bagne de Tazmamart) et la durée de son règne ont introduit chez les marocains des réflexes de crainte vis-à-vis du pouvoir central dont ils ne se défont que peu à peu. “Chat échaudé craint l’eau froide”. Mais pour ceux qui connaissaient le Maroc il y a 10 ans, la différence est criante.

Pourtant, il y a au Maroc une composante de rébellion tellement essentielle qu’on structure l’espace géographique entre maghzen “pays soumis” et siba “pays de dissidence”, le siba étant traditionnellement le sud berbère, mais a pu inclure aussi le Rif.
Il ne s’agit pas d’une différence entre arabes et berbères, puisqu’après les Idrissides, toutes les dynasties marocaines sont berbères.
Dans le sud, où je vis, la dissidence était la règle. La soumission au pouvoir central (et donc la servitude qui pourrait en découler) est à géométrie variable, mais plutôt “faible” (c’est même un euphémisme), alors que ce sud est tout aussi musulman que le nord.

L’Islam n’est pas plus générateur de servitude ou de soumission qu’une autre religion

Tout est afffaire de contexte culturel, social, historique. Dans un pays où règne un pouvoir central fort, et appuyé par la religion, cette religion sera facteur d’asservissement. Dans un pays où la système politique est plus consensuel, quasi démocratique comme on a pu le dire des anciennes structures berbères (je préfère le mot oligarchie), la religion n’est pas un facteur d’asservissement.
La personnalité du pouvoir religieux est tout aussi importante que le pouvoir en lui même. Mohammed VI a les mêmes pouvoirs que son père, mais pas la même pratique. Dans certains pays d’Afrique, la mise en place d’une sharia est vécu comme une libération par rapport à des dictatures corrompues.
Je pense qu’il existe quelques différences fondamentales entre l’Islam, le Judaisme et le Christianisme, à part le nom du dernier prophète et la question existentielle de savoir si le Messie est déjà venu ou pas, et s’il doit être accompagné ou pas par un Mahdi. Une recherche sur le sens du texte qui se fait avec une philosophie différente, et par là même un type/degré de liberté par rapport au texte très variable.

En conclure, comme certains “orientalistes” ou comme certains “penseurs” Occidentaux, que la soumission politique est consubstantielle à l’Islam, et pire encore aux peuples arabes, c’est faire preuve d’un racisme condescendant, d’une ignorance de la multiplicité des situations, d’un oubli de ce qu’étaient les situations politiques en Europe il y a à peine 300 ans (ou même beaucoup plus récemment, les moujiks russes n’ont été libérés qu’au XIX° siècle…) et donner un primat à l’inné, par rapport à l’évolution culturelle.

L’histoire du Maroc est plus celle d’une valse permanente entre rebéllion et soumission, c’est aussi celle d’un peuple qui a conquis son indépendance face au colonisateur français en rapellant son roi, et pas en instaurant une république.

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Commentaires»

1. andrem - 11 novembre 2007

Bonsoir Marie-Aude.

Encore de quoi réfléchir des jours, ton billet. Je ne sais plus où j’en suis du tu ou du vous avec vous alors je tu tant pis. Encore de quoi réfléchir et comme d’ahb je n’ai pas de temps là maintenant que j’aurais envie. Toujours écrire entre deux chaises, entre deux portes, en catimini, sur du temps volé et dans des escaliers dérobés dont j’ai l’esprit (l’esprit de l’escalier). J’ai des tas de brouillons sur mon grand-père et il attend mon temps et le sien pour être présenté dans mes humeurs mais il prétend n’avoir pas fini sa toilette d’écriture.

Islam, religion, servitude. Damned, rien qu’un petit programme, ton sujet de conversation. Le temps que la porte se claque, je te fais une seule petite remarque, très insuffisante mais bon, il faut bien commencer quelque part : il y a religion et il y a servitudes dans une société donnée et un lieu donné à une époque donnée. Ne pourrait-on penser que la forme et la violence de la religion, comme la forme et la violence des servitudes associées, sont deux conséquences parallèles de la même société, du même lieu et de la même époque, au lieu d’être conséquences l’une de l’autre ?

Ainsi l’Islam d’aujourd’hui, par exemple, ne serait ce qu’il est que parce qu’il correspond au monde d’aujourd’hui avec ses peurs et ses frustrations. Y-a-t’il lien permanent de cause à effet, et ne serions nous pas en train d’accuser la poule de l’œuf ou l’œuf de la poule, parfois, dans nos façons d’emporte-pièce ?

Je te précise si tu n’as pas assez lu de moi, que je suis athée fondamental, avec tout le support d’éducation catholique pour l’être en pleine connaissance de cause. Mon objectif n’est donc pas de venir au secours de telle ou telle religion, ou de Dieu comme s’il en avait besoin, mais simplement de me garder de me tromper de champ de bataille. Je crains l’amalgame de l’insu de mon plein gré plus que la peste et Sarkozy réunis. C’est dire.

Voilà, je te laisse, et tes lecteurs assidus. Je n’ai pas le temps davantage, frustré je suis de ne pas déchaîner mes envies de discours que tu as chatouillées et réveillées. Mais le devoir m’appelle, il faut que je prépare l’apéro des amis qui arrivent de loin sous la pluie, et je ne vais pas les bassiner d’Islam et de violence, de femmes soumises et de sociétés mâles fagotées.

Trop tard pour te souhaiter un bon coucher de soleil, mais le lever demain matin devrait être réussi, je le devine.

2. Marie-Aude - 11 novembre 2007

Le titre de ce blog était un rappel d’un autre billet ailleurs.

Les trois religions du livre ont les mêmes ferments de “splendeurs et d’horreurs”. La façon dont elles s’expriment tient donc, comme tu le dis, à la société où elles se pratiquent et s’épanouissent.

Il y a eu une servitude chrétienne, il y a en ce moment une servitude en Israël. Mais dans les valeurs prônées de façon essentielle par chacune des trois religions, l’Islam est le plus attaché à la soumission… jusqu’à maintenant (et si on peut parler d’un Islam dans la variété d’écoles et de traditions).

Bonne soirée, je lève mon verre de thé à ta santé :)

3. hamida - 12 novembre 2007

Marie-Aude
quand on lit tes différents posts tout au long de ton blog, tu es vraiment la “francaise parmis nous” et l’expression “plus royaliste (sans jeu de mots) que le roi” prend tout son sens.
mon frère qui habite londres a épousé un anglaise de la bonne société, elle s’est convertit et est devenue plus religieuse que tous et donne des leçons d’islam à tout le monde.
sinon ton blog est sympa

4. Naim - 12 novembre 2007

Salut Marie-Aude

Il y a tellement de vrai dans ce long billet mais également énomément de généralités, voire de contre-vérités. Je vais cependant faire une sorte de copier-coller de mon commentaire posté dans le billet pré-cité.
je suis navré de le dire mais Tel Quel ainsi que la plupart des magazines marocains francophones sont déconnectés des réalités marocaines (il n’y a pas qu’une seule réalité marocaine). leur traitement est souvent très folklorique et ressemble trait pour trait aux premiers livres des premiers ethnologues européens. Leurs “analyses” sociologiques est souvent très superficielle et montrent clairement un point de vue exogène (Français essentiellement).

Je vais faire un HS mais Fatima a relevé dans ce numéro un thème qui revient souvent dans TQ: Cette tendance (marocaine ou musulmane) à la servitude. En fait cette tendance est un des mythes fondateurs de l’altérité arabo-musulmane. C.à.d que l’être arabo-musulman est un Autre sur lequel on a posé tous les adjectifs nauséabonds: agressif, fanatique, religieux, paresseux, servile, sous-développé… C’est un très long débat mais l’origine de ces étiquettes vient de Bodin, Machiavel (notamment dans le Prince où il classe les “peuples” selon le pouvoir pouvant être exercé sur eux) et surtout Montesquieu, un des architectes de la vision biaisée et raciste de plusieurs intellectuels (du XIX et XX siècles) se réclamant de son héritage.

Quelques intellectuels européens et américains ramènent toujours l’exemple de la Révolution française (ou dans une moindre mesure la Révolution américaine) qui démontre, selon eux, le refus “occidental” de la servilité et la servitude. Et par une gentille malhonnêteté intellectuelle qui les caractérise, ils ne citent jamais la Révolution algérienne, iranienne ainsi que les différents mouvements de libération et anti-colonialistes.

Peut-on juger les Français et les qualifier d’un peuple servile parce qu’ils ont vécu sous des règnes de monarques despotes ou d’empereurs mégalomanes , ou bien encore parce qu’il n’y avait presque pas de résistance face aux Allemands lors de la deuxième guerre mondiale ?? La réponse est bien évidemment non. Une tendance à la servitude ne peut être un jugement de valeur collé à toute une population, tout en écartant les multiples paramètres militaires, sociaux, économiques… qui entourent cette “servitude momentanée”

Donc, on peut facilement démontrer que cette “tendance à la servitude” est universelle mais quand on arrive au seuil de rupture, TOUS les peuples du monde peuvent agir et se révolter. N’est-ce pas?

Désolé pour ce long commentaire et à très bientôt.

5. Marie-Aude - 12 novembre 2007

Bonsoir Naïm,

merci d’avoir pris la peine de venir lire, et commenter.
je ne vois rien dans votre commentaire, (qui reprend effectivement celui que j’avais déjà lu chez Fatima) avec lequel je ne sois pas d’accord, et il me semble avoir exprimé la même chose… ou alors je ne suis pas claire, ou je n’ai rien compris ?

Je n’ai pas d’avis en l’occurrence sur l’article de Tel Quel, que je n’ai pas lu, et je n’ai pas d’avis comparatif entre la presse francophone et la presse arabophone, puisque malgré mes progrès :) je ne comprends pas assez bien l’arabe pour la lire… ce qui me retient donc d’émettre tout jugement sur bien des choses au Maroc.

Ici, je ne cite pas la révolution algérienne, puisque le sujet est le Maroc :) et qu’il me semble très signifiant que le Maroc ait conquis son indépendance en rappelant son roi de l’exil.

La révolution iranienne est-elle une libération ? Ou un asservissement à un clergé politisé, au lieu d’une classe politique trop éloignée de son peuple ? J’ai personnellement une tendance à ne pas aimer les révolutions violentes et à croire qu’on pourrait arriver aux mêmes améliorations avec moins de morts et de souffrance. Et je range les révolutions religieuses - quelles qu’elles soient - parmi les pires de toutes.

Il est vrai que ce billet est très généraliste, et qu’il survole beaucoup de choses. C’est aussi le format du blog qui le veut, on ne peut pas y faire une thèse.

Mais j’aimerais bien apprendre, et savoir quelles sont les contre-vérités que j’ai écrites ? Je ne prétends pas, au contraire, avoir la science infuse, ou avoir tout compris du Maroc et de l’Islam… et j’aimerais quelques lumières de plus.

J’ajouterai une chose : pour moi la soumission n’est pas obligatoirement une chose négative. J’ai beaucoup d’admiration pour celui qui choisit, de son plein gré, de se soumettre à un pouvoir ou un idéal qu’il juge supérieur, qui se perd, qui s’oublie dans quelque chose de plus grand. La seule chose qui est essentielle, c’est que cette soumission doit être librement choisie.

Amitiés

6. andrem - 13 novembre 2007

Il y a deux vies de cela, j’ai fréquenté un sage perse, d’autres disent iranien, musulman chiite.

Trop jeune pour comprendre je n’ai rien compris à ses discours que j’ai classé dans le galimatias religieux sans autre forme de procès.

Je crois bien qu’il avait essayé de m’expliquer que le Livre devait se lire d’un bout à l’autre comme un combat contre soi-même, et non contre les autres impies, et que là était la seule guerre sainte qui vaille.

Mais bon, je puis dans des souvenirs de ce que je n’ai pas entendu et c’est peut-être moi qui invente. D’ailleurs je ne crois pas que Dieu existe, puisque j’en ai décidé ainsi.

7. Marie-Aude - 13 novembre 2007

C’est le sens premier du Jihad, l’effort vers Dieu et contre soi-même.
En fait, d’une certaine façon, je pense qu’on peut être mystique sans être croyant.
J’ai découvert assez jeune l’Oeuvre au Noir, de Yourcenar. Ce livre qui raconte le chemin vers la sagesse d’un agnostique m’a énormément marquée.
Une voie semblable existe, le Zen, où la question de la divinité est évacuée.

8. Casawaves : s'installer au Maroc ... - 2 décembre 2007

Le marocain tel qu’il se comprend (2) : je, nous et on….

Le je est peu utilisé en arabe, et perçu comme signe d’arrogance. Il faut donc s’abriter derrière l’opinion des autres pour exprimer la sienne, ce qui, à l’inverse, pour un européen, peut être perçu comme un manque de per…