« J’étais une intégriste »

Pour alimenter la réflexion sur le voile, le niqab, la burqua, la laïcité, l’intégrisme, le pop-corn, la jupe, les quartiers, la liberté de pensée, tout ça, tout ça, j’ai décidé de publier ici la traduction d’articles d’un blog en anglais, celui d’Organica qui est une des figures de la blogosphère féministe musulmane anglophone. Son pseudo d’abord, Organica, anciennement Organic Muslimah peut se traduire par « intrinsèquement, naturellement musulmane ».

Pour la présenter rapidement, Organica est une américaine d’origine égyptienne. Élevée entre deux mondes, deux cultures, elle a trouvé son équilibre entre les deux. Elle est éducatrice (cette année je crois dans une institution pour enfants autistes, l’année dernière c’était dans une institution « en zone sensible », elle étudie et finance ses études par son travail. Elle est aussi une excellente photographe, elle a un superbe sens des couleurs, elle aime les fleurs, le jardinage, la cuisine (malgré un besoin de faire des régimes de temps en temps), elle a une famille nombreuse et – parfois – envahissante, elle porte de nombreux foulards, et juste avant la promotion de la loi anti-burqa, sa photo de profil montrait une jeune femme assez star, avec d’énormes lunettes de soleil, un foulard bleu turquoise, et un énorme sourire.
Elle a un petit chien (trop petit pour mon goût, mais avant c’était un chat comme je les adore), une voiture qu’elle conduit de façon intrépide, il semble qu’elle ait eu un fiancé, mais elle n’en parle plus, des problèmes de budget, bref c’est quelqu’un d’absolument normal, que j’aimerais bien rencontrer en chair et en os.

Son blog n’est pas très apprécié dans certaines sphères « musulmanes bien pensantes », où on l’accuse de trop frayer avec les non musulmans, et de plein d’autres choses, que ma connaissance imparfaite de la religion musulmane ne me permet pas de qualifier. Pour moi cela a été un espace de discussion et de découvertes, un des tout premier blogs musulmans que j’ai lu régulièrement quand j’ai commencé à m’intéresser à l’Islam. A l’époque, on y parlait beaucoup de polygamie, quelque chose que je cherchais à comprendre. J’y ai beaucoup lu, j’y ai aussi posé des questions, exprimé ma surprise ou mon incompréhension, et c’est un endroit où je me suis toujours sentie bien. Une des choses que j’apprécie chez Organica, c’est sa clarté sur ce qu’elle croit, ce qu’elle considère comme bien pour elle, et quelles sont ses priorités dans la vie.

Et pourtant, alors que sa mère ne porte même pas le plus petit foulard, Organica a été, pendant une époque, une intégriste. Une fondamentaliste. Une niqabi. Avec son accord, je vais donc vous traduire un certain nombre d’articles, en commençant par ceux où elle raconte son évolution, ceux qui m’ont fait commencer à remettre en question ma conception d’alors sur le niqab, ceux qui m’ont fait comprendre qu’on ne peut jamais forcer quelqu’un à changer sa pensée, et que ce n’est pas l’habit qui compte, mais l’échange.

Cet article date d’environ cinq ans. Organica semble l’avoir retiré de son blog, mais elle m’a envoyé le texte en anglais, pour que je puisse traduire.

J’étais une intégriste

Je couvrais mon visage en permanence. Je me sentais coupable quand un collègue du sexe opposé me parlait, pour une raison quelconque. Je croyais que, parce que j’étais une musulmane, Allah m’avait faite « moins » qu’un homme. Mon seul chemin pour entrer au paradis était d’obéir à mon Mahram1 masculin, en espérant qu’il ne se retourne pas contre moi un jour en me rejetant en enfer. Je croyais que moi, une femme, je ne devais pas sortir de la maison — jamais ! Je croyais que j’étais trop fragile pour pouvoir faire quoi que ce soit sans un homme. Je n’étais pas aussi intelligente que les hommes. Je croyais que je devais baisser la tête, pour éviter les regards des hommes, et voiler ma face. Baisser la tête, par respect et par soumission. Après tout, j’étais le sexe faible, le maillon faible.

Les femmes devaient se marier jeunes. L’éducation n’était pas importantes. Je devais abandonner mes intérêts laïcs, comme le Reader’s Digest, et lire seulement des magazines islamiques. Je me sentais coupable quand je perdais mon temps à lire des romans. Je voulais changer ma matière principale au collège2 pour les études et l’histoire islamiques. Je ne travaillerais jamais, je n’aurais pas de carrière. Je vivrais pour servir mon mari. Mes opinions seraient celles de mon mari. Je ne m’habillais qu’en noir et me sentais couple quand on m’offrait un foulard. Je jugeais [mal] les femmes qui portaient une jupe au lieu d’un jilbab3 noir. Mon but ultime était de vivre en Arabie Saoudite et d’avoir vingt millions d’enfants.

Je pensais que les hommes qui n’avaient qu’une courte barbe étaient des hypocrites. Je tenais les Soufis pour des innovateurs4. Les hommes en pantalons courts [sous la djellabah] étaient les meilleurs, et si un frère osait sourire à une soeur, il était un dragueur. Chaque homme était un violeur potentiel. Les Ikhwanis5 étaient trop libéraux parce que leurs femmes pouvaient librement évoluer dans le monde. Les Salafistes étaient mes meilleurs amis. Les Talibans avaient raison ! Ne jamais penser, toujours accepter aveuglément. Si une fatwa disait « ibn Baz »6 ou « Uthaymeen », il fallait l’accepter sans discussion.

A la mosquée, j’allais au sous-sol7. J’avais le sentiment d’être une privilégiée quand le cheikh faisait, une fois par an, un sermon sur les devoirs d’une femme envers son mari. Je me sentais coupable de vouloir une meilleure voiture. Vous savez, la sorte de voiture qui ne tombait pas en panne dans l’allée, chaque semaine. Je croyais que dormir sur le sol 8 et porter la djellabah, c’était cela l’Islam. Perdre mon identité à jamais, c’était mon destin.

Si une femme ne portait pas le voile, c’était une prostituée, une égarée. Je vous jugeais mal si vous citiez Qaradawi9 ou si vous envoyiez vos enfants à l’école publique. Le mot tolérance m’était inconnu. Je disais aux Juifs et aux Chrétiens qu’ils brûleraient en enfer. Je criais après ma tante parce qu’elle ne priais et n’acceptait pas tout l’Islam. Je me souviens de lui avoir dit « je pourrais te tuer ».

**
Etes vous choqués ? C’était moi. Et j’ai passé sous silence certaines choses. C’était moi, il a des années. Manifestement, je ne suis plus la même personne aujourd’hui. J’ai changé en mieux ? Grâce à Dieu. Je porte toujours mon hijab et mes vêtements musulmans avec fierté ; je respecte les mêmes savants, et je battrais pour être trop liante, parfois.

Mais je suis différente, maintenant.

J’ai grandi. Je suis devenue tolérante, j’accepte plus facilement le changement. Je ne cherche plus à juger. Je vous aime que vous soyez un pécheur ou une personne pieuse, parce que c’est votre péché que je déteste, pas votre personne. J’ai aussi appris que nos coeurs sont entre les mains d’Allah, et que nous de devons jamais nous laisser envahir par l’arrogance.

Aujourd’hui je suis simplement Organica. Je dis les choses comme je les pense. Certains m’ont étiquettée comme une féministe, une mal guidée, une arrogante, une Kafir10. Je sais ce que certains lecteurs pensent de moi. Et Je M’En Moque. Cela m’a pris longtemps pour en arriver là. J’ai appris à prendre ce qui est bon, et laisser ce qui est mauvais.

Je suis une nouvelle Organica, une meilleure, à la grâce de Dieu.

1  le Mahram est l’homme responsable de la femme, généralement son père, son mari, ou en l’absence, son frère ou tout au représentant mâle de la famille. Son rôle est de protéger la femme, notamment lors de la discussion de la dot, dans un voyage, et il est clair que dans beaucoup de pays, cette « protection » se transforme en « oppression »
2  le collège, aux Etats Unis, ce sont les premières années d’étude universitaires.
3  nom générique pour un vêtement ample et couvrant, en arabe c’est le pluriel de « djellabah »
4  un innovateur c’est un dangereux futur hérétique qui se permet d’introduire des trucs dans la religion que le prophète et ses interprètes n’ont pas jugé bon de mentionner
5  un courant de fondamentalistes musulmans
6  Ibn Baz était le Grand Mufti d’Arabie Saoudite de 1993 à 1999, pas exactement un joyeux luron progressiste, et Uthmaymeen un des grands juristes islamiques du XX° siècle
7  Comme dans de nombreuses églises et dans les synagogues, les musulmans séparent les hommes et les femmes pour la prière. En théorie les femmes doivent être derrière les hommes. En pratique, cela va de la séparation dans une même pièce, avec ou sans barrière, à des balcons. Et quand il n’y a pas assez de place, les femmes sont reléguées dans une autre pièce.
8  Pour certains musulmans, vivre selon la Sunna (la tradition islamique) cela va jusque dans les moindres détails : porter une barbe, s’habiller comme aux temps du Prophète, mais aussi, comme lui, manger et dormir à même le sol.
9  Quaradwi est un quatari, un frère musulman, un juriste aussi, qui dit grosso modo que la démocratie est compatible avec l’Islam à partir du moment où elle respecte la sharia
10  le Kafir, c’est le mécréant, celui qui croit des choses fausses, qui est en dehors de la comunauté des croyants. Il peut être licite de le tuer, et pour ceux qui utilisent ce mot, en tout état de cause, il vaut mieux éviter de le fréquenter.

Demain la suite de cet article.


Creative Commons License
Les articles d’Organica par Organica et donc leur leur traduction par Trassagere sont sous licence Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivs 3.0 Unported License.
sur la base d’une publication par www.organicmuslimah.blogspot.com.
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