La France, ta laïcité fout le camp

… et c’est très grave.

Parce que mine de rien, c’est un des éléments constitutif de notre identité, de nos « lieux de mémoire », comme disait Simon Nora. Quand la fille ainée de l’Eglise a fait sa crise d’adolescence et envoyé tellement paître sa Maman et son Papa le Pape qu’elle en a changé son calendrier, appelé ses enfants Carotte et Framboise au lieu de Marie et Madeleine, tué un roi qui était sacré (vous voyiez « sacré », la dimension religieuse) avec un peu d’huile soi disant apportée quelques siècles plus tôt par un messager ailé, mis au gouvernement un évêque défroqué et père de famille, qui passera la plus grande partie de sa vie politique à se battre et à collaborer avec un ancien séminariste, quand la France, donc, a fait sa Révolution, elle a inventé un concept de laïcité assez original dans le monde encore très religieux de l’époque (puisque les précédentes révolutions, même celles qui avaient décapité des rois, comme celles de Cromwell s’étaient toujours exécutées sous une bannière religieuse).

La violence anti religieuse de la Révolution fait de cette laïcité l’objet d’un combat, qui ne s’apaisera que bien après la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, une fois que la grande guerre aura, dans sa boucherie sanglante, unis tous ceux qui croyaient et ceux qui ne croyaient pas.

En même temps que la laïcité, qui malheureusement n’est pas inscrite dans la devise française, apparaissent les idées d’égalité, et de fraternité. Par rapport à d’autres pays, les français sont profondément égalitaristes. La mise en place par Napoléon des grands corps de l’État s’accompagne d’une réforme de l’enseignement, et surtout de la mise en place de concours, qui doivent assurer le recrutement de fonctionnaires sur la base unique du mérite, de la compétence et du savoir. Concours anonymes (en tout cas à l’écrit) et stricte égalité de traitement (savoir si cela correspond à une stricte égalité des chances est une autre question, les filières comme celles de Sciences Po et de l’ENA qui visent à aider dans leur scolarité des étudiants issus des banlieues, comme les statistiques sur l’auto- reproduction des classes dirigeantes prouvent le contraire, mais bon…)

Et là, en pleine effervescence sur la loi sur le niqab « qui n’est pas dirigée contre les musulmans, mais pour une laïcité égalitariste qui traite toutes les religions de la même façon », une petite bombinette apprend que sur pression de l’Élysée, les conditions de passage des écrits de quelques grandes écoles (Ponts, Mines, Centrale, etc) ont été aménagés, pour permettre à des candidats juifs pratiquants de passer quand même les écrits, la nuit, en pleine période de Pâques juive (parce que quand on est un juif pratiquant, il y a des choses qu’on s’interdit avant le coucher du soleil, certains jours).

C’est du grand n’importe quoi. Jamais vu pareille connerie.

D’abord d’un simple point de vue politique.
Comment imaginer que la chose reste secrète ? (La preuve…) et une fois dévoilée, comment imaginer que cela ne reviendra pas comme un boomerang, comme une preuve supplémentaire, si cela était nécessaire, que la croisade laïque du gouvernement ne concerne finalement qu’une religion donnée ? Y a-t-il pire moment ?

Comment ne pas comprendre, aussi, que le fait du Prince n’a pas a exister dans une démocratie ? Que le pouvoir doit se limiter, et ne pas forcer une Grande Ecole d’Ingénieurs, dépendante d’un Ministère, et préparant des futurs membres d’un Corps d’Etat, à ne pas déroger en secret, à la loi ? Purée, merde, on parle du recrutement de grands fonctionnaires, d’égalité et de neutralité de l’état français. Et on a un mec qui se permet de forcer des gens à faire une connerie pareille ?

Si encore cela avait été annoncé officiellement, sans ce côté secret, sans ce côté « je fais un truc que je ne devrais pas, mais ça ne va pas se voir »

Donc on sabote des concours
Je rappelle, pour ceux qui l’auraient oublié, ce n’est pas un examen, dont on parle, c’est un concours. Donc toute personne admise prend la place d’une personne qui n’a pas été admise.
En ce sens, la mesure prise concerne tous les participants à ce concours. Et notamment tous ceux qui « auraient été admis si un des étudiants concernés n’avait pas été autorisé à concourir différemment ».
Est ce que concourir dans ces conditions est un avantage ou un inconvénient ? Est ce que le fait de disposer de temps (dans quelles conditions ?) supplémentaire, de ne pas avoir le stress de ne pas remplir ses obligations religieuses, ou au contraire le stress qui monte d’attendre l’examen plus longtemps avantage ou pas ? Est ce qu’il y aurait eu dans la salle d’examen normale un candidat qui grince des dents en agaçant tout le monde ? On n’en sait rien. Mais il est indiscutable qu’un petit groupe de personnes ne fera pas ses écrits dans les mêmes conditions que les autres.
Or pourtant la notice du concours est claire : les seules conditions d’aménagement des épreuves possibles concernent les candidats handicapés. L’absence à une épreuve entraîne un zéro.

On met le doute durablement sur certaines carrières
Imaginons donc un candidat « de nuit » reçu au concours. Même si l’info n’avait pas fuité, cela se serait vu. Ses petits camarades auraient remarqué qu’il n’était pas dans la salle d’examens, pas avec eux à la sortie, mais reçu. Avec ce truc qui lui collera à la peau toute sa carrière professionnelle (parce que les grands corps, c’est … corporatiste, non ?) je lui souhaite bonne chance. Bonne intégration dans l’école. Et bonne collaboration avec des camarades ou des collègues laïcards (il y en a), notamment. Environ un millier de places, un peu plus d’une centaine par école, sont offertes via le concours commun. Combien de concurrents ? 10.000 ? 50.000 ? Et une place sur 120, ce n’est pas négligeable.

Et pourquoi juste la Pâques juive ?
C’est vrai quoi, en 2020, 2021, Ramadan tombera en plein pendant la période des concours. Est ce qu’on imagine un instant que le Petit Nicolas, s’il est encore au pouvoir, fera pression sur les grandes écoles pour qu’elles organisent des épreuves après le coucher du soleil ? Non, mon bon monsieur, la République est laïque, pas de viande halal dans les cantines, pas d’horaires pour les femmes musulmanes dans les piscines (mais pour les associations juives, oui), et pas d’aménagements d’horaires pour ces musulmans intégristes qui ont le culot de jeûner au moment des concours ? Après tout, si ils veulent tellement que ça être ingénieurs d’état, ils n’ont qu’à bouffer, et trinquer, la république c’est la bouffe, et le pinard… (je caricature à peine).
Et ça me paraîtrait parfaitement normal de refuser ces aménagements.
Sauf que là, ça devient insoutenable, comme position.

N’oublions pas non plus les orthodoxes d’ailleurs.

Ayons une pensée particulière pour les adorateurs de Cargouillou, qui doivent chaque jeudi, de 10 heures du matin à 11 heures 30, aller faire le poirier sur la pelouse la plus proche, en chantant les louanges de leur idole.

On hiérarchise donc les religions et les croyances
Il y a donc, implicitement (parce que vous êtes bien d’accord avec moi, en 2020 il n’y aura pas d’aménagement pour les candidats musulmans), une hiérarchie entre les croyances et les pratiques acceptables, et les autres.

Et c’est quoi, ça ?

C’est exactement le contraire de la laïcité.

Accessoirement…
… on ouvre un peu aussi la boite de pandore de l’antisémitisme, des sites de droite extrême on commencé à ressortir les vieilles injures trop connues.
… on relance encore les tentatives de clivage entre les communautés. A se demander si ce n’est pas un coup monté pour casser la belle unité qu’on manifestés tous les représentants des religions contre le « débat contre l’Islam sur la laïcité »
… on renforce l’image d’un exécutif qui se fout des lois, et qui fait ce qu’il veut, comme il veut, du haut de sa toute puissance élyséenne. Ce qui est le propre des états corrompus, des républiques bananières et autres.

Voilà pourquoi, comme on me l’a soutenu sur Facebook, ce n’est pas un micro événement qui ne concerne qu’une petite poignée de juifs orthodoxes et dont on ne devrait même pas parler. C’est une (énorme) goutte d’eau de plus, quelques degrés de plus dans la casserole où la grenouille française se laisse cuire à l’étouffée sans réagir.

Et j’en profite pour rajouter un lien vers un article de Marianne : http://www.marianne2.fr/Les-juifs-orthodoxes-dispenses-de-laicite-aux-concours-des-grandes-Ecoles_a205018.html

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6 réponses à La France, ta laïcité fout le camp

  1. PHILCO dit :

    Bien d’accord avec toi. Ceci dit cela ne concerne pas « les juifs » mais une petite minorité d’orthodoxes.
    Je regrette surtout que les grands vociférateurs médiatiques tels Finkelkraut, BHL, Attali ou Gluksmann n’élèvent pas leur voix pour s’insurger contre une telle initiative et couper court à un certain antisémitisme qui n’attend que cela pour s’exprimer…

  2. Marie-Aude dit :

    Tout à fait d’accord. Et je dirais même que ça ne concerne même pas cette petite minorité. De la part de ces étudiants, je comprends qu’on fasse tout ce qui est possible pour concilier les contraintes (et quand j’ai découvert qu’ils devaient plancher le lendemain matin, à 8 heures, trois heures après la fin des épreuves de nuit, je ne pense pas que ce soit très facile).

    Cela concerne simplement un gouvernement qui fait deux poids deux mesures.

    Il est aussi dommage que pour ces vociférateurs médiatiques, comme tu dis, les priorités soient un peu « curieuses »

  3. Le Révérend dit :

    L’exemple même du deux poids deux mesures qui dure est, pour moi, celui de l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Ces lieux sont occupés illégalement depuis plus de 30 ans sans que personne ne s’en émeuve.
    J’ai également une pensée pour la fondation Raoul Follereau qui lutte contre la lèpre… Contre « toutes les lèpres » faut-il comprendre: IVG, divorce, homosexualité etc Le silence entourant ce scandale était assourdissant. Peu de journaux ont repris cette histoire révélée par le Canard enchainé.
    Que dire de cette élue dont je préfère ne pas citer le nom qui, en plein débat sur le Pacs, a brandi sa bible en pleine assemblée?
    Apparemment les règles ne sont pas les mêmes pour tous.

  4. Marie-Aude dit :

    Enfin, la France est chrétienne, voyons !

    Enfin quand je pense que, gamine, j’ai quêté pour la fondation Follereau… je crois que j’ai trouvé la source du Canard
    http://follereau-entre-ombre-et-lumiere.over-blog.com/articles-blog.html

  5. Le Révérend dit :

    Je pense que l’auteur a du en avoir marre de faire la quête :)
    Par chance, j’avais échappé à ce devoir de quête infligé par le collège catholique tendance intégriste où je me trouvais; soit parce que les instances ont trouvé qu’un noir faisant la quête ça faisait tâche, ou peut être par crainte de voir mon papa pasteur débarquer pour une engueulade révérencielle.

    Concernant les racines chrétiennes dont aiment parler certains journalistes du Figaro, ça ne marche que si l’on occulte tout ce qui s’est passé avant Clovis… Jésus est une adaptation du dieu Mithra, né un 25 décembre d’une vierge. Mithra était une transcription latine de Dionysos/Zagreus le dieu démembré qui était une importation du dieu Osiris. C’est sur, ça ne fait pas avancer le débat, mais mon esprit un soupçon pervers aime le rappeler dans les dîners mondains ^^

  6. Marie-Aude dit :

    Avant Clovis, et après …. le dernier pays christianisé en Europe a abandonné officiellement le paganisme au XIII° siècle. Et quand on va en Brière ou d’autres coins du genre, le paganisme est toujours là ^^

    « Chez nous » collège catho tendance BCBG snob se permettant d’être libéral, tout le monde avait le droit de quêter. Il faut reconnaître en même temps qu’il y avait sur une centaine de filles une seule métisse, même pas noire. Mais on avait une protestante, une fille de divorcés, et même bien pire.

    « Mon Dieu, pardonne leur, ils ne savent pas ce qu’ils font »

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