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La peur de l’étranger vendredi 27 avril 2007 à 09:41

Publié par Marie-Aude in : Coup de gueule, France, Politique, Visa , rétrolien

Désolée, ce post ne vas pas être très drôle. Plein de chiffres, sans poésie, et à part ces quatre vidéos, que je vous engage à regarder avant de commencer, sans images…





Cette émission m’a fait comprendre beaucoup de choses. Elle date de septembre 2006 et on y voit Eric Zemmour et Arno Klarsfeld, responsable de la commission de régularisation des sans-papiers, agiter le dragon de papier de 100 millions de migrants prêts à se précipiter sur la France comme les criquets sur un buisson de l’Atlas si on régularisait tout le monde. face à un Charles Berling en pleine explosion humanitaro-sentimentale, à une Christine Angot au bord des larmes, et à une Elisabeth Guigou qui est la seule à garder les pieds sur terre.

La première chose que j’ai trouvée très intéressante, en regardant cette vidéo, c’est le pourcentage d’immigrés de la deuxième ou troisième génération qui y prennent part :Eric Zemmour, Arno Klarsfeld, Michel Polac, Charles Berling, Elisabeth Guigou. Restent seulement dans la case des Français “de souche” Laurent Ruquier, Michèle Bernier et Christine Angot.

Facile ? Peut être, en même temps très représentatif de la société française, faite et enrichie de générations successives d’immigrés de toutes origines.

Mais le fond, l’essentiel, c’est le dragon de papier, brandi en cortège, comme dans le Nouvel An Chinois. C’est Eric Zemmour qui est sous la tête, et qui mène la danse.

Toute l’argumentation de Zemmour et Klarsfeld commence par une phrase qui semble d’un bon sens total : “on ne peut pas régulariser tout le monde, parce que si on ouvre les frontières, il vont tous venir“. Vous remarquerez au passage le “ils” renvoyant à une masse confuse d’êtres indéterminés mais prêts à nous sauter dessus.

(Demain : En quoi régulariser est-il synonyme d’ouverture sans contrôle des frontières ? Mais là il est tard)

Et aussitôt on enchaîne, “et tous, ça fait très très très beaucoup bézef énorme de gens qui vont nous submerger” (je reconnais faire une transcription libre). C’est plus la sardine qui bouche le port de Marseille, c’est la cibelle !

En effet, très très beaucoup bézef, c’est dans la bouche d’Eric Zemmour des centaines de millions de personnes, et ça va être encore plus ma bonne dame, rendez-vous compte, il y en a 25 millions qui naissent chaque année dans le monde !

Dégonflons la baudruche tout de suite.

Quand Zemmour dit qu’il y a “100 millions de femmes seules qui partent de par le monde“, il fait référence au rapport du Fonds des Nations Unies pour les Populations de 2006, qui parle des femmes et de la migration internationale .

Curieuse, j’y lis “Aujourd’hui les femmes représentent près de la moitié des migrants internationaux dans le monde entier : il y a 95 millions de migrantes“.

On passera sur l’effet de manche qui permet de charger la balance de 5 millions, et d’atteindre ainsi le chiffre rond que l’on peut multiplier ensuite allègrement, au lieu de dire “des 95 millions de gens”, pour se concentrer sur le mot essentiel : migrant.

Un migrant, au sens des Nations Unies, est quelqu’un vivant hors de son pays.

Vous voyez l’arnaque ? On transforme 95 millions de femmes vivant à l’étranger en femmes en train de partir, toutes seules (ce que ne dit pas le rapport), avec leur petite valise à la main. On transforme un stock en flux, en sous entendant que ce flux se répète tous les ans, augmente même. Ces 95 millions de femmes migrantes, elles ont quitté leur pays hier ou il y a 20 ou 30 ans. Mais en aucun cas ce ne sont 95 millions de femmes qui passent les frontières chaque année. Je pense Eric Zemmour trop documenté pour faire volontairement ce genre de bévue.

Alors qu’en est-il réellement ?

Il y a, toujours selon la même source, 175 millions de migrants dans le monde, 60% dans le cadre de migrations “Sud-Nord”, doux euphémisme pour dire de pays pauvre à pays riche, et 40% dans le cadre de migration Sud-Sud, de pays pauvre à pays moins pauvre, ou de pays en guerre à pays moins dangereux (un réfugié dans un camp, nourri par la communauté internationale, est un migrant).
En clair, sur ces pas tout à fait deux fois cent millions, la plus grande partie est ailleurs, et pas intéressée du tout par notre petit ilot de francophonie.
Dans le cadre des migrations Sud-Sud, la Russie vient en tête, avec 13 millions de migrants, puis la Côte d’Ivoire et l’Afrique du Sud, qui attirent tous les deux beaucoup d’Africains, bien content de pouvoir venir y travailler et se fondre dans la population locale au lieu de risquer leur vie dans le détroit de Gibraltar… Et puis l’Arabie Saoudite, Dubaï.

Nous avons donc 105 millions de migrants dans les pays riches. Par souci de rigueur dans le raisonnement, nous devons enlever de ce chiffre les migrants nord-nord, des gens comme moi, qui vont d’un pays européen à l’autre, pas considérés comme dangereux pour le pays d’accueil, et de toute façons pas soumis à visa.
Combien sommes-nous ?
Selon les services consulaires, 1,2 millions de Français sont inscrits sur les registres, et presque autant de Français de l’étranger ne sont pas inscrits. Disons pour faire un compte rond, 2 millions, dont 1,2 millions (60%) en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord.
Je n’ai pas fait la recherche pour les autres pays européens, mais, en considérant l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espage, et les Etats-Unis, il me semble raisonnable de penser qu’on va avoir 5 à 8 millions de migrants Nord-Nord, “gentils”, et de toute façons pas soumis à visa. (Sur 3,4 millions d’étrangers en France, 1,2 sont des Européens. Source communauté européenne. )

Et c’est bien dommage pour Eric Zemmour, nous venons, tout en raisonnant toujours en terme de stock, et pas de flux annuel, de tomber en dessous de la barre des 100 millions.

Qu’est ce que cela va représenter en termes de flux migratoires ?

Pour la France c’est assez simple de le savoir, le rapport statistique du Haut Conseil à l’Intégration donnent les chiffres de demandes et d’octroi de visa de long séjour, pour les années 2001 à 2003 :

(en milliers) 2001 2002 2003
Total demandés 2.913,2 3.044,0 2.508,0
Total octroi 2.125,0 2.036,3 2.024,2
Dont Schengen (court séjour) 1.944,5 1.848,7 1.850,5
Dont visa de longs séjours 131,2 143,3 133,8

Ce sont les long séjours qui sont à prendre en compte, car on parle de migrant, donc de gens qui vont vivre dans un autre pays. Les visas Schengen ne jouent pas.

Je reprend la phrase suivante de Zemmour “plusieurs millions d’étrangers franchissent les frontières françaises“. Dont plus de 90% repartent ensuite, à la fin de leur visa Schengen.
La réalité est bien plus dérisoire, bien moins étouffante, bien moins écrasante que ces centaines de millions…

Mais tout ça ce sont les légaux.

Alors les illégaux ? Peut-on imaginer qu’il y ait une armée de sans-papiers, dix fois plus nombreuse, cent fois plus (on cherche toujours nos centaines de millions d’étranger), qui attendent à Gibraltar ? Après tout, on entend régulièrement parler de gens noyés dans les tentatives désespérées de venir en Europe.

En France, environ 50.000 immigrants illégaux appréhendés par an, dont seulement 10.000 vont être effectivement expulsés (ce qui veut dire que les 40.000 restant vont rester pendant un certain temps dans une zone floue, puis être expulsés, avec retard, être régularisés, et rentrer dans les visas déjà octroyés, ou repartir dans la nature).
Environ 40.000 personnes par an appréhendées aux frontières, avant l’entrée en France. En tout 90.000 cas annuels. (90.000 seulement, hein, pas des centaines de millions).

Si je jugesur ce que j’entends dire au Maroc, c’est environ la moitié des clandestins qui se fait prendre. Et sur le reste, c’est encore une bonne moitié qui arrive à se faire régulariser.
Donc 90.000 personnes se font appréhender ou rejeter aux frontières, autant arrivent à rester en France.

Et ceux qui sont déjà là ? Combien de dossiers ont été déposés suite à la circulaire Sarkozy ? 30.000. Là encore calculons large. Disons qu’un sur 4 a présenté un dossier. C’étaient des dossiers familiaux ? Comptons une famille de 5 personnes. On arrive à une estimation d’un nombre de clandestins en France d’un million au grand maximum.

(Estimation extrêmement généreuse, puisque le nombre de clandestins entrant en Europe est estimé à 500.000 par an, et que j’en ai pris 90.000 pour la France. Et qu’ils ont plus envie d’aller en Grande-Bretagne ou en Italie, où les régularisations sont beaucoup plus faciles, que chez nous).

Les étrangers non-européens en France seraient aujourd’hui entre 2 et 3,5 millions, pour des entrées annuelles entre 130 et 230 mille personnes.

Par rapport aux centaines de millions de personnes prêtes à déferler sur nous si on ouvrait nos frontières, on est sur une autre planète.

Laquelle ?

Celle de la peur irraisonnée, de la construction de l’ennemi mythique responsable de tous nos problèmes. A partir de 1917, et jusqu’à la fin des années 70, l’Europe de l’Ouest a eu peur de l’URSS. Le communiste était l’homme au couteau entre les dents, la marée humaine des rouges prolétaires prêts à déferler sur notre monde et à en “détruire le mode de vie“.

Petit florilège, ça fait du bien de résumer…

A quoi bon brandir ces chiffres faussement interprétés, ou carrément faux ? A quoi bon faire peur avec des chiffres dix fois, cent fois, mille fois plus élevés que la réalité ?

Notre peur de l’homme au couteau entre les dents à fait prendre à l’Europe des mauvaises décisions. La guerre froide nous a coûté cher (tout en dopant l’économie des Etats-Unis). Je vois beaucoup de similarités avec la situation actuelle.

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Commentaires»

1. antiphonphonphon - 27 avril 2007

quelle envolée! tu devrais postuler à “arrêt sur images”, joli travail de décorticage en tous les cas, chapeau bas!

2. Marie-Aude - 27 avril 2007

Merci :)

Arrêt sur images est une émission que je regarde souvent, ça a dû m’entraîner :)

3. Polydamas - 30 avril 2007

J’ai pas vraiment le temps de vous répondre point par point mais il faut signaler que cette rhétorique que vous condamnez est également employé par la gauche sur les mêmes thèmes sur tous les sujets. La droite n’a pas l’apanage de la désinformation.

Vous oubliez dans votre raisonnement les personnes régularisées depuis 20 ans et qui n’ont pas l’air de s’intégrer, ce qui augmente considérablement les chiffres. Nous serons certainement d’accord pour dire que le fond du problème est plus celui de l’intégration que de l’immigration. Oui, mais si on ne parvient à intégrer qu’à faibles doses, notre système étant ce qu’il est, il faudrait songer à limiter un peu plus les entrées afin d’éviter les germes de ce qui pourraient être une guerre civile…

En outre, c’était l’INSEE elle-même, qui avouait il y a un an avoir sous-estimé les chiffres de l’immigration, peut-être pour éviter le vote FN….

http://www.lefigaro.fr/france/20060824.FIG000000011_tribalat_l_insee_admet_enfin_avoir_sous_estime_le_solde_migratoire.html

Au fait que voulez vous dire avec la guerre froide ? Parceque les SS20 n’étaient pas une réalité ? On n’a pas frôlé le cataclysme au moment de Cuba ? Il n’y a pas eu la guerre en Corée ? Les soviétiques ont-ils jamais perdu une occasion de nous menacer ?

4. Marie-Aude - 30 avril 2007

Vous m’aviez manqué :)

Non je n’oublie pas les personnes régularisées depuis 20 ans. Elles sont toujours des étrangers, et c’est exactement ce que je dis : ne pas confondre le stock et le flux.
Vous voulez sans doute parler des personnes naturalisées ? C’est un autre problème… et ça fait partie des choses que je comptais soulever dans la suite de ce post, qui dort encore sous mon clavier. Mais je n’ai rien contre rendre l’acquisition de la nationalité française beaucoup plus difficile que ce n’est le cas actuellement.

Quand à la sous-estimation des chiffres, j’ai largement surestimé ceux des clandestins, par rapport aux chiffres européens. A moins de supposer que tous les états européens, y compris l’Italie, font la même sous-estimation….

Je ne pensais pas tellement à la guerre froide, figurez-vous. L’homme au couteau entre les dents, ça date des années 20. Je pensais à tous les gens qui ont volontairement, sincèrement, choisi un extrêmisme de droite par peur du communisme. A ceux qui ont choisi de collaborer pour régénérer la France et éradiquer le communisme.

Ce qui a été un des facteurs conduisant à la deuxième guerre. Or c’est la deuxième guerre qui a permis la mise en place des deux blocs, Staline ayant acquis une légitimité, et en plus face à un Roosevelt malade. Sans la deuxième guerre mondiale, le bloc de l’Est n’aurait sans doute jamais existé, et la guerre froide aurait pris une autre tournure.

La peur du communisme n’a d’ailleurs pas été le seul facteur de la guerre froide. Les Etats-Unis ont toujours développé leur économie en se choisissant un ennemi extérieur, que cela soit la puissance coloniale, le Mexique, l’URSS, et maintenant le grand Satan islamique. Je vous conseille par exemple la lecture de cet affreux universitaire gauchiste qu’est Chomski (l’impérialisme américain). C’est profondément chiant, parce qu’écrit de façon très lourde, mais c’est assez instructif. Même sans partager toutes ses thèses.

5. Polydamas - 30 avril 2007

Ah non, mais que l’économie américaine soit tournée vers la guerre n’est un secret pour personne, c’est d’ailleurs le meilleur moyen d’accroître les connaissances scientifiques. On sait la puissance des lobbys pro-guerre.

Ensuite, pour la collaboration, il ne faut pas oublier que ça s’explique très bien dans le cadre d’une Allemagne victorieuse. Ils avaient de très bonnes raisons d’être anti-communistes, notamment avec les Russes blancs, la puissance du parti communiste en France, dont tout le monde savait qu’ils étaient aux ordres de Moscou. C’était un danger des plus importants, et pour certains, dont ceux de la LVF, plus important que le nazisme.

Du reste, le Gal Patton, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale voulait retourner les armées allemandes et unir les Allemands et les Américains contre les Soviétiques….

C’est dire qu’il avait bien vu ce qui pouvait se passer après la victoire et la stabilisation des blocs.

6. Marie-Aude - 30 avril 2007

La collaboration s’explique effectivement très bien dans le cadre d’une Allemagne victorieuse :)

Mais choisir de collaborer avec un occupant, et qui plus est un occupant nazi, par peur de l’envahissement communiste, c’était pire qu’une erreur.

On peut avoir de très bonnes raisons d’être anti-communiste, sans pour autant avoir une telle trouille de leur arrivée qu’on se jette dans les bras de l’ennemi (oui, à l’époque c’était l’ennemi) et qu’en plus on cautionne un certain nombre de choses.

C’est justement le fond de mon post : la peur de l’autre, qu’il soit communiste ou étranger, peut conduire à prendre des décisions mauvaises.

Maintenant, on ne réécrira jamais l’histoire, mais je reste persuadée que la peur du communisme a conduit à en grossir exagéremment sa puissance et son risque, que ce soit dans les années 20 ou après la guerre, et qu’un des facteurs déterminants de la construction du bloc de l’est et de la mise en oeuvre de la guerre froide a été justement ces choix “n’importe quoi sauf le communisme” faits avant la deuxième guerre, et qui ont finalement permis de mettre l’URSS dans cette position de force, que craignait ensuite Patton.

Les Russes blancs sont des gens qui ont beaucoup souffert, et toute révolution est à éviter. Maintenant, beaucoup d’entre eux, attachés à leur caste, ont bien cherché ce qui leur est arrivé, et ce dès le durcissement après l’assassinat d’Alexandre III. Les nihilistes avaient bien vu que la répression conduirait à la révolution, à la différence d’une ouverture politique.

7. Polydamas - 4 mai 2007

“Maintenant, beaucoup d’entre eux, attachés à leur caste, ont bien cherché ce qui leur est arrivé, et ce dès le durcissement après l’assassinat d’Alexandre III.”

Probablement comme les décapités de la Terreur ?

Non, on ne peut pas dire qu’ils l’avaient bien cherché, rien ne justifie de telles flambées de violence.

Sur le communisme, vous vous en doutez, je ne suis pas tout à fait d’accord, leurs armes étaient une réalité, et on ne se doutait pas que c’était un régime pourri de l’intérieur, qu’une enveloppe vide.

8. Marie-Aude - 4 mai 2007

“Rien ne justifie de telles flambées de violence”.

Je suis assez d’accord, mais j’appliquerais cela aussi aux pogromes, par exemples.

Je ne suis pas ici dans une logique de justification, j’ai toujours condamné les violences révolutionnaires, elles font plus de mal que de bien sur le long terme.

Mais je parle de logique, de conséquence quasi inévitable d’un comportement de caste. Quand la partie de la population au pouvoir n’ouvre pas les portes à une bourgeoisie montante, ne permet pas l’éducation, l’enrichissement, la liberté, et surtout quand elle referme la porte à une possibilité entre-ouverte de libéralisation, il devient inévitable que la révolte se produise.
La férocité des révolutions est inversement proportionnelle au niveau d’éducation des classes défavorisées. On pourrait en faire un exiome ‘éduquez vos pauvres pour qu’ils ne vous massacrent pas”.

La stupiditté politique se paye toujours. Et malheureusement le plus souvent en était confronté à une stupidité identique ou plus forte.

Par ailleurs, en termes de violences, les partisans blancs, Denikine et autres troupes tzaristes n’avaient rien à envier à leurs adversaires. C’est ce que je déteste dans les révolutions, cet engrenage.

Tous les pays n’ont pas la chance d’avoir un Gandhi ou un Mandela.

Sur le communisme, nous sommes d’accord, on ne se doutait pas que c’était un régime pourri de l’intérieur, qu’une enveloppe vide”. C’est vrai, et c’est bien aussi le problème de se peindre des dragons de papier.

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