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Faut-il interdire le voile ? vendredi 23 novembre 2007 à 17:27

Publié par Marie-Aude in : Islam, Laïcité , rétrolien

Une pétition circule sur le net, pour étendre l’interdiction du voile à certains espaces publics supplémentaires, et pour interdire l’utilisation de vêtements complètement couvrants, comme la burqua.

J’en ai appris l’existence chez Rimbus, qui s’y oppose, et recommande

Laissons aux gens la liberté de croire comme bon leur semble, dans la limite de leur sphère privée, de la manière qu’ils le souhaitent.

Je crois qu’il a posé tous les éléments du problème, mais pourtant sa réponse et la mienne seront différentes… sans doute parce que je suis une femme, sans doute parce que je porte, parfois, le voile, non par conviction religieuse, mais par respect ?

La pétition porte uniquement sur le voile, et c’est une erreur et une discrimination

Qu’on soit bien clair : si je suis favorable à l’interdiction du voile dans un certain nombre d’espaces publics en France, ce n’est pas parce que c’est le voile, mais en tant que signe religieux.
Je suis passée par des écoles privées, catholiques ou non-confessionnelles, et par l’école publique. A l’exception de ma boîte catholique, je n’y ai jamais entendu parler de religion, en dehors de l’aumonerie.
A l’école catholique, j’y ai vécu un endoctrinement qui m’a rendue très vigilante sur l’influence que peuvent avoir sur une enfant des professeurs ou des camarades. Il suffit de se souvenir à quel point on souhaite être accepté par “la bande” majoritaire pour se rendre compte que l’affichage d’opinions politiques ou religieuses n’est pas neutre.
J’étais au lycée dans le Marais. Beaucoup de mes camarades étaient juifs, mais très peu d’entre eux portaient la kippa (à vrai dire, je viens de vérifier sur les photos de classe, pas un seul dans ma classe), et les seuls signes étaient des petites croix, pour les catholiques, des petites étoiles de David ou des mains de Fatima portées autour du cou.

Je suis totalement favorable à l’interdiction des signes religieux ostentatoires dans le cadre de l’école publique.

Tous les signes religieux, quelle que soit la religion, qui sont suffisamment importants pour ne pas pouvoir ne pas être remarqués. Cela inclut le voile, certes, le turban sikh, la kippa, comme cela inclus aussi certaines grosses croix qu’on porte parfois dans les milieux catholiques, comme cela interdit, depuis 1904, le port de la soutane pour l’enseignant.
Car on a tendance à l’oublier… quand cette fameuse loi a été promulguée, les catholiques ont hurlé à la séggrégation religieuse, à la volonté d’anéantir la foi, à l’ammoralisme, à la mort de la liberté religieuse, de la liberté de conscience. Bref, tout ce que les musulmans utilisent aujourd’hui comme argument.

Bref, la maladresse de certaines formulations, le fait de pointer du doigt une des deux seules communautés religieuses refusant aujourd’hui de se soumettre à la loi républicaine ne doit pas faire oublier que l’interdiction des signes religieux s’impose à tous, et que pour beaucoup de chrétiens, cela a été autrefois un déchirement. Les français ont-ils donc eu un racisme anti-français en 1904 ?

Les représentants du pouvoir de l’état ne doivent pas pouvoir être identifiés en fonction de leur religion

La voie de la laïcité française est celle d’une absence totale de la religion de la sphère d’Etat. Il est certes dommage que notre président actuel l’oublie, et aille dans le sens d’une immiction plus grande de la religion dans le public, mais pour l’instant, notre loi, et notre “pacte social” est ainsi.

Le professeur, le fonctionnaire, représente le pouvoir de l’état. Ce pouvoir n’a pas de religion. C’est tout. L’administré peut choisir de montrer sa religion, mais pas le fonctionnaire.

Vivant en Allemagne, et au Maroc, deux pays où la séparation de l’Eglise et de l’Etat est “différente”, voir “absente”, je trouve beaucoup d’avantages à notre modèle français.

Je ne citerai que deux exemples :

Préserver la liberté de choix des femmes, c’est d’abord leur montrer qu’il y a un choix

C’est toujours ceux qui ne souffrent pas d’une discrimination qui souhaitent la maintenir pour les autres, au nom de la liberté

Je connais des musulmanes féministes, qui ont réfléchi sur leur religion, et qui ont même choisi d’embrasser cette religion, en se convertissant. Toutes, unanimement, disent qu’il s’agit d’une religion où la femme est discriminée, encore plus dans la pratique que dans les textes.
Les textes “de base”, le Coran a établi une certaine égalité entre l’homme et la femme, dans certains domaines. Mais il a aussi établi que l’homme est le décideur ultime, le chef de famille, qu’il soit père ou époux. Les pays où la femme a un statut approchant du statut de l’homme sont les pays qui s’éloignent de la charia traditionnelle, souvent composée de textes rajoutés au Coran.

Le Coran ne recommande pas l’excision, le Coran pose des limites très précises à la polygamie, qui normalement protègent les femmes (traitement équitable, l’homme doit être capable d’entretenir ses familles), le Coran ne dit pas qu’il ne faut pas éduquer les filles, le Coran pose des limites très strictes aux châtiments corporels des femmes. Le Coran a été écrit en un temps où ces prescriptions étaient une avancée formidable.

Mais en pratique ? Combien d’hommes répudient leur femme vieillissante, combien d’homme rammènent une jeunette à la maison et se désintéressent des enfants du premier lit ? Combien d’hommes etc… en proclamant que c’est leur droit religieux ?

Et combien de femmes l’approuvent parce qu’elles croient que c’est vrai ?

Dans ce cadre, le voile est effectivement le symbole et la mise en pratique de cette discrimination.

Interdire le port du voile à l’école, c’est permettre à des gamines d’expérimenter autre chose.

J’ai eu une éducation terriblement stricte sur certains points. Quand j’ai mis pour la première fois des collants noirs, j’avais 19 ans, et pour tout dire, je me sentais un peu pute. Au bout d’une semaine c’était passé.
Est ce que vous imaginez un instant ce que c’est que se dévoiler quand on vous a expliqué pendant des années qu’une femme doit toujours être voilée ?

Est-on une femme quand on a quinze ans ?

Car c’est bien cela que le port du voile à l’école implique.

Dans le Coran, le voile doit être porté pour éviter de tenter les hommes. Les enfants n’ont pas besoin de le porter. Considérez-vous donc qu’une gamine de 13 ans, voir moins, doit, même selon sa religion, porter le voile ?

Savez-vous que c’est difficile de porter le voile ? Que cela tient chaud, que c’est étouffant, l’été. Que 25% des échanges de températures du corps se font par la tête ?

Qu’il est relativement difficile de courir avec un voile, de faire du sport, sans parler de la natation (bon il y a des maillots couvrants, mais uniquement par VPC, et assez cher).

Pourquoi une enfant devrait-elle se voiler, à un âge où une relation sexuelle avec elle serait punie au titre de la pédophilie ?

Pour choisir réellement de porter le voile, ne faut il pas avoir eu une éducation qui vous montre la possibilité de ne pas le porter ?

Même si on considère qu’il n’est pas discriminant, le voile stigmatise une différence sexuelle, qui est, dans la religion qui le recommande, assimilée à un statut inférieur et soumis. Même si le voile en lui même n’est pas une discrimination, ce qu’il signifie en est une.

La logique du voile conduit à la burqua

Et c’est pour cela qu’en tant que femme je n’aime pas le voile.
Je n’aime pas qu’un homme puisse “tenter” une femme sans problème, et que la femme doive s’effacer.
Je n’aime pas

Le voile est là pour éviter la tentation des hommes

Pauvres hommes incapables de se contenir.
Le problème, dans tout ça, c’est que moins on en montre, moins on a besoin pour être tenté.

Quand je suis arrivée au Maroc, les femmes voilées et enfermées dans leurs grands vêtements me semblaient manquer totalement d’attrait. Et puis j’ai appris à voir la grâce des mouvements sous le voile, les formes qui bougent le tissu, la grâce d’une main qui vole, la beauté d’un visage sévèrement encadré, je me suis souvenue de ce que signifiait, autrefois, une cheville… Pour qu’un homme ne soit pas tenté par une femme, il faut qu’elle soit silencieuse, sous une burqua. Sinon le plus petit geste, l’intonation d’une voix, suffiront.

La pudeur s’apprécie à l’aune de la norme locale

Dans un pays musulman, il est clair que je me couvrirai, parce que pour un homme habitué à voir peu, un vêtement européen normal peut effectivement être choquant. Mais ici, où les gamines mettent des strings et des bikinis, montrer simplement ses cheveux n’est pas particulièrement tentant.

La burqua est-elle une chose que vous choisiriez pour votre fille ?

L’interdiction des signes religieux à l’école s’impose aux enfants, et aux professeurs qui choisissent d’y enseigner. Pas aux adultes, pas aux femmes déjà mûres, celles là on ne leur demande pas de changer leur mode de vie, et je trouve que l’initiative anglaise, de fournir des “burqua d’hôpital” (en tissu stérilisé) pour les patientes musulmanes est une bonne idée.

Mais encore une fois, demandez vous si vous souhaiteriez que votre enfant soit traitée comme une femme musulmane est traitée selon la charia ? Demandez vous si vous accepteriez pour elle les traitements que vous acceptez pour les autres au nom de la liberté de conscience ?

Certes, toutes les musulmanes, et de loin, ne portent pas la burqua. Mais, en matière de signes, et le voile en est un, la signification est importante. Et la signification n’est pas la même dans un pays musulman, et dans un pays non-musulman.

La liberté se construit, l’égalité aussi

On a une liberté de choix, une liberté d’opinion, quand on est adulte. Quant on a un esprit formé, éduqué, et à ce stade je respecte tous les choix religieux ou pas, du moment qu’ils n’empiètent pas sur la liberté des autres.

Pour les enfants, je réclame un traitement non-discriminant, celui de tous les enfants vivant en France. Puisque la France fait partie des pays qui sont “terre de sécurité” pour les musulmans, il reste aux musulmans à appliquer les recommandations du Coran, pour ceux qui vivent en terre non musulmane, et à respecter les lois du pays.

Je ne pense pas que la religion chrétienne, ou la religion juive, soient moins discriminantes à l’égard des femmes, que l’Islam. Et peut-être, pour être honnête, moins. Après tout, les chrétiens ont douté que les femmes aient une âme, avant de leur en octroyer une de qualité secondaire. Et les règles de la pureté familiale juives sont… “très dures”.
Mais le problème ne se pose plus. Il a, en France, été réglé il y a un siècle. Tellement bien réglé que nous avons tendance à l’oublier, et à perdre de vue que l’interdiction de tous les signes religieux ostentatoires, y compris le voile, est une loi de la république.

Et qu’elles s’imposent à tous. En matière de voile comme en matière de polygamie. Quand un homme musulman impose à sa femme une “maitresse” qu’il a épousée religieusement, il commet une infraction à nos lois, il comment aussi un péché vis à vis de l’Islam, puisqu’il ne peut traiter ses deux femmes de façon équitable.
Cet homme, le père de la deuxième épouse, comme celui de la première, doivent eux aussi apprendre que les lois françaises s’imposent à tous.

Et c’est selon la même logique que je me voile au Maroc

Faire comme les romains à Rome, et ne pas heurter les sensibilités des gens qui m’accueillent… je me voile, et sans aucun problème au Maroc.
Il n’y a pas de contradiction avec ma position sur le voile en France. Juste la conscience qu’il n’y a pas une vérité absolue, mais relative. C’est ce que disait Montaigne avec ses Pyrénées….

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Commentaires»

1. Hamida - 23 novembre 2007

Tout ce long traité sur la manière égalitaire font toutes les religions traitent les femmes pour en arriver la !

Vous serez et vous le savez une servante zélée de la religion musulmane, pourquoi avoir besoin de vous justifier a longueur de blog?

En terre d’Islam, sauf dans les pays du golf ou bien souvent sous les voiles et tchador les femmes portent jeans et srings, nul besoin de ce voiler pour imposer le respect.

2. Marie-Aude - 23 novembre 2007

Ma chère Hamida, je crois que vous ne savez pas très bien lire…
vous ne savez pas non plus répondre aux mails.

Enfin, c’est plutôt amusant de se voir traiter de “servante zélée de la religion musulmane”, c’est au-delà du contresens. Je me permettrais un jour de vous demander un certificat de service, ça me rendra service.

3. andrem - 23 novembre 2007

Bonsoir Marie-Aude. Longuement ailleurs, dans mes blogues et dans mes commentaires, j’ai évoqué ce que tu évoques ici. La liberté de se voiler en est-elle vraiment une, et le voile peut-il être une marque de respect ?

Chez toi tout récemment, ou peut-être chez une autre, je ne sais plus je finis par perdre la mémoire des lieux où j’ai déposé trace, j’ai encore répété que je ne pouvais accepter, en tant qu’homme, qu’on puisse considérer le voile comme une marque de respect, par ce qu’il sous-entend à mon encontre.

La dame qui se voile devant moi me signifie, à moi, droit dans la tronche, qu’elle me prend au mieux pour un vieillard lubrique, au pire pour un violeur potentiel. Voilà ce que je ressens, moi homme, devant toute femme qui se voile.

Non que je sois un bloc de marbre, insensible à une jolie fille qui passe, parfois (des)habillée à l’européenne un jour de soleil caressant, mais le regard intéressé n’a rien à voir avec une absence de respect pour la fille, y compris par la simple pensée. Je ne te jouerai pas l’hypocrisie de l’esthète naïf, nous savons parfoaitement qu’il y a aussi de la libido dans l’air. Et alors ? Faut-il en avoir peur, tant que précisément chacun le sait et chacun se tient bien.

C’est là que je rejoins la signification métaphorique du voile, qui est celui que je me mets moi-même devant mes yeux.

Si je ne suis pas seul, le regard n’aura pas lieu, là encore non par crainte de représailles de la dame à mon bras, mais par simple politesse envers elle, du moins tant qu’elle ne me dit pas “tiens elle est jolie la fille”.

Je choisis ces exemples triviaux de vie quotidienne parce que c’est là que se passent d’abord les rencontres les croisements et les regards. C’est la présence simultanée de femmes et d’hommes dans la rue qui terrifie les hommes voileurs, et l’ordre des lettres n’est pas innocent, je sais que ces hommes là pour penser que je puis être comme eux, la preuve, ils voilent leurs femmes. On retrouve encore le manque de respect à mon encontre.

Pour ces raisons, je n’admettrai jamais que les femmes, poussées par les hommes depuis mille générations et depuis longtemps bien avant l’Islam, se voilent. Balayons aussi devant notre porte: les femmes de chez nous (France) ne pouvaient sortir tête nue sans être mal considérées il y a encore combien, disons soixante ans.

Quant au contre-sens d’Hamida, il est un peu touchant au fond. Je suis certain qu’elle devrait t’applaudir des deux mains, mais une barrière est là, incompréhensible, au point de lui faire lire le contraire de ce qu’elle lit. Elle est la preuve de la violence de cette question, qui interdit tout recul, toute joie dans la discussion, tout humour dans le désaccord, et je ne parle même pas des plaisanteries fines de mauvais aloi ici.

4. Marie-Aude - 23 novembre 2007

Bonsoir Andrem je suis heureuse de te lire ici.

Tu as mis le doigt avec acuité sur le fond du “gap” qui est “la responsabilité”, un autre post que je prépare après une discussion éclairante avec un ami berbère.

Oui, se couvrir les cheveux était très répandu dans nos société, et je le répète toujours :) mais en même temps qu’elles se coiffaient de façon invraissemblable, les marquises dénudaient leur gorge. Copie de ce qui se passe aujourd’hui au Maroc, entre marocains ’standard’ et riches hyper européanises.

Quand à Hamida, ne t’inquiète pas pour “elle”. C’est la même personne que ce Michel qui criait toujours son nom, et que le radjel qui t’as pris à partie sur la grève des cheminots …

5. mohamed - 25 novembre 2007

Bonjour marie-aude, l’extrait de la communication de Daniel Moatti (Chercheur associé au Laboratoire d’anthropologie Mémoire, Identité, Cognition sociale) résume mon état d’esprit sur la laïcité et l’islam, la République française face à sa composante musulmane.

“L’islam devient un thème difficile. Etudier son impact hors des passions partisanes relève de la gageure. Commençons par le début. La France, depuis le débarquement militaire de 1830 en Algérie, demeure en contact permanent avec l’islam. La troisième République, en remerciement de l’engagement et de la fidélité des troupes nord-africaines, n’a pas hésité à créer dès 1927 la Grande mosquée de Paris et l’Hôpital Franco-Musulman de Bobigny (devenu l’hôpital Avicenne) inaugurés par le Président de la République. En 1929, dans le grand camp militaire de Fréjus fut édifiée par les tirailleurs sénégalais, une véritable mosquée sahélienne. La fin de l’empire colonial, en 1962, aurait pu signifier la disparition des rapports privilégiés, mais aussi ambigus entre notre pays et les musulmans. Cependant, l’arrivée de plusieurs dizaines de milliers de harkis, à la fin de la guerre d’Algérie, l’immigration massive de travailleurs célibataires issus du Maghreb puis de l’Afrique noire des années 1955/1974, le regroupement familial accordé par Giscard d’Estaing font qu’il existe une population estimée à environ 5 millions de Français d’origine musulmane. Or leur rapport à la laïcité ne peut-être le même que celui des autres Français issus de l’immigration européenne. En effet, les immigrés polonais, espagnols, italiens ayant fait souche en France, admiraient notre pays en tant que grande puissance dispensatrice de bienfaits économiques et politiques, la France étant reconnue, en Europe, comme le pays des Droits de l’homme et de la Liberté. Pour les musulmans issus du Maghreb et d’Afrique noire, la France apparaît comme le pays colonial qui a dominé les ancêtres. En ce qui concerne plus particulièrement l’Algérie, il était demandé aux Français de souche nord-africaine, d’abandonner leur statut musulman pour obtenir la pleine citoyenneté française. Ainsi la référence à l’islam était au cœur d’une dialectique de résistance au colonialisme. Dès lors cette population méconnaît le passé de notre pays devenu le sien, ignore notre constitution. Nulle ambiguïté ne doit subsister, si les immigrants et leurs enfants ne connaissent pas le concept de laïcité, s’ils n’ont pas assimilé la notion de neutralité de l’Etat en matière religieuse, c’est bien parce que les structures d’accueil et le système scolaire ont été défaillants. Cela peut s’expliquer par le fait que de 1970 à 1990 les politiques de droite comme de gauche comptaient sur le retour au pays. Ce mythe correspondait à une espérance des populations immigrées et aussi à une croyance de nos dirigeants politiques. Cependant, comme les populations immigrées précédentes, malgré l’aide gouvernementale au retour, ces populations sont restées en France avec leurs enfants et y ont fait souche.

Ce malentendu a pris une dimension dramatique. L’intégration de la jeunesse musulmane, ou d’origine musulmane, passe aussi par l’égalité sociale et politique, par un engagement de la société française dans son ensemble politique, administratif, économique et surtout humain. Olivier Roy propose plusieurs pistes de recherche et de reconnaissance entre l’Etat laïque et l’islam. Pour cet auteur, l’islam européen (hors l’ancienne Yougoslavie et l’Albanie) est minoritaire, sociologiquement issu de populations déplacées volontairement pour des raisons économiques. Les populations musulmanes de l’Europe occidentale hésitent entre deux voies, un communautarisme néo-ethnique et l’intériorisation d’une religiosité laïque. Le premier choix heurte de plein fouet l’équilibre douloureusement construit dans notre pays. Gilbert Grandguillaume illustre parfaitement cette voie par une citation : « Je ne suis pas algérien, je ne suis pas français, je suis musulman ! ». L’actualité sportive en a aussi rendu compte lorsque de jeunes banlieusards, Français d’origine maghrébine, ont perturbé le match de football France-Algérie en présence du Premier ministre, Lionel Jospin et de plusieurs membres du gouvernement, huant l’hymne national, la Marseillaise, et obtenant l’interruption définitive de la rencontre sportive. Pour le philosophe Henri Peña-Ruiz, l’amalgame entre les concepts d’identité et de culture réduit à la religion, musulmane dans le cas cité, entretient une confusion nuisible au débat de société. En fait, Olivier Roy constate que les populations d’origine musulmane en Europe se ré-islamisent sous la forme d’une acculturation où l’islam devient primordial. La seconde voie, celle d’un islam laïcisé, intégré et intégrant la séparation du domaine religieux et du domaine public est affirmée par les propos du grand mufti de Marseille, Souhieb Bencheick qui apparaît comme l’interlocuteur idéal d’un dialogue apaisé entre l’islam de France et l’Etat laïque. Ce débat est desservi par l’échec politique du mouvement « Beur ». Ce terme issu du verlan (parler à l’envers) où arabe se dit « rebe » puis « beur ». En effet, le mouvement revendicatif de la génération « beure » et « touche pas à mon pote » a largement échoué, car ces jeunes d’origine musulmane des années 1980/90, revendiquant l’égalité et se réclamant des principes de 1789, n’ont pu accéder à des débouchés politiques représentatifs. Olivier Masclet remarque que les partis de gauche se sont désintéressés de ces jeunes militants formés politiquement et responsables associatifs dans les cités. Dès lors, ces héritiers potentiels déçus se sont retirés du jeu politique et associatif. La nomination de secrétaires d’Etat d’origine musulmane par le Président de la République, Jacques Chirac, lors de la mise en place du gouvernement de Jean-Pierre Raffarin a soulevé de nouveau l’espoir d’une reconnaissance politique par la droite. Toutefois, comme le remarque Hakim El Ghissassi, la publication des listes de candidats aux élections régionales et européennes prévues pour 2004 prouve la mise à l’écart des candidats d’origine musulmane tant par la droite, que par la gauche. De déception en déception, les efforts des jeunes franco-maghrébins ayant réussi scolairement et s’étant investis dans la voie d’une intégration par le biais de l’appropriation des valeurs de 1789 ainsi que de l’engagement associatif et politique restent l’échec le plus marquant de ces deux dernières décennies. Depuis, les nouvelles jeunes générations se sont détournées de l’action politique, des idéaux révolutionnaires pour retrouver une forme d’islam idéalisé, mythique. Cependant l’Etat laïque peut-il résoudre les problèmes posés par l’intégration des populations immigrées, banlieues sensibles, jeunes difficiles, par un dialogue avec un islam institutionnalisé ?

Si la République investit ses forces politiques, administratives, économiques et humaines sur le moyen terme avec la volonté de « casser les cités » au profit d’une véritable intégration, alors nous pourrons voir s’édifier une nouvelle société française enrichie par l’apport d’un islam français laïcisé. En cas contraire, la fracture sociale, religieuse, ethnique s’approfondira, les affrontements seront de plus en plus sévères. La société française dans son ensemble pâtira de cet échec. Le problème, malgré le phénomène particulier des révoltes de banlieues en France, développe en réalité une dimension européenne. Sous l’impact de l’immigration musulmane, en particulier pour les trois anciennes grandes puissances coloniales - la Hollande, la Grande-Bretagne et la France - les difficultés générées par cette immigration, par l’intégration et les revendications politico-religieuses deviennent cruciaux et déterminants en matière électorale avec l’émergence de mouvements populistes solidement implantés marquant le rejet et les peurs d’une partie importante de la population des pays d’accueil.”

6. Marie-Aude - 25 novembre 2007

Mohamed, je te remercie pour ce long texte extrêmement intelligent.

Je suis tout à fait d’accord avec ce qu’il dit, le mélange des genres, et la faillitte de la France à faire partager et comprendre “sa” vision de la laïcité.

Juste un détail, pour chipoter :)

“En ce qui concerne plus particulièrement l’Algérie, il était demandé aux Français de souche nord-africaine, d’abandonner leur statut musulman pour obtenir la pleine citoyenneté française”

La formulation est un peu fausse, et incomplète.

L’Algérie n’était pas un protectorat, à la différence de la Tunisie et du Maroc. La métropole a par deux fois voulu proposer la nationalité française aux colonisés musulmans.

La première fois en leur demandant de s’engager officiellement à renoncer à l’application de la sharia, autrement dit de ce que la métropole considérait comme un droit coutumier, et notamment à la polygamie. Ce “statut” de musulman, qui autorisait la pratique de la religion musulmane y compris dans l’application de lois différentes, ne pouvait effectivement être conservé pour ceux qui deviendraient des citoyens français.

C’est dans la droite ligne de la tradition d’intégration jacobine, de l’interdiction du breton dans les écoles, et la seule exception a l’époque était l’Alsace, et plus tard Mayotte, qui a choisi de devenir département français à une époque beaucoup plus tardive.

La deuxième fois, la proposition a été rejettée à une majorité absolue (plus de 90%) par les colons “français” (dont en réalité beaucoup étaient d’origines européennes diverses) dont Lyautey disait qu’ils étaient les pires du monde.

La deuxième chose qui est très intéressante dans ce texte, est de pointer que le problème est en réalité Européen. Or la conception radicale de la laïcité qui existe en France est une exception en Europe. Il est donc encore plus difficile de justifier certaines lois par rapport à des voisins différents.

L’interdiction du voile, par exemple, qui se discute en Allemagne, ne peut pas du tout avoir le même sens dans un pays où les crucifix sont suspendus dans des écoles publiques qu’en France. Il s’agira alors d’une véritable discrimination, que je ne peux pas accepter.

7. andrem - 30 novembre 2007

Le très long billet de Mohammed est instructif, plus encore, il porte à pousser loin ma propre réflexion. Ce n’est pas le temps de répondre, il faut laisser tourner la noria encore longtemps, que les légumes aient pu pousser dans le petit champ secret derrière le mur en pisé.

J’ai pris la liberté de copier le mémo de Mohammed, et de le coller dans un fichier chez moi, le faire vieillir comme on fait d’un fromage ou d’un vin. Qu’il emplisse plus tard, beucoup plus tard, les narines et les papilles de l’intelligence de ses richesses et de ses parfums.

8. Marie-Aude - 30 novembre 2007

C’est vrai que c’est un texte qui mérite un post à lui tout seul :)