Le temps d’un regard samedi 19 juillet 2008 à 06:14
Publié par Marie-Aude in : Allemagne, Photo , rétrolienElle a … sans doute vingt-cinq ans. Elle est belle. Elle pose avec sa fille, elle a soigneusement noté l’âge de la petite Hazel, trois ans et tout son sérieux, dont on voit la main sur le col de sa mère.
On est à la fin du siècle avant-dernier, ou au tout début du vingtième. Dans vingt-cinq ans, trente ans au plus, leurs vies seront bouleversées, et elles vivront un des pires moments de l’histoire.
Si elles sont de ce petit coin d’Allemagne où j’ai trouvé leurs photos, elles ont, malgré tout, été épargnées, dans un endroit qui ne s’est pas beaucoup - mais intensément - fait bombardé, et seulement à la fin de la deuxième guerre, dans un endroit où il y avait peu de ghettos, trop loin de toutes les frontières pour être envahi.
Hazel a trois ans, et elles sont heureuses, dans un cocon bourgeois d’amour et de tendresse, et elles n’imaginent pas ce que je sais, ce qu’elles vont vivre.
Peut être Hazel est-elle morte très jeune, d’une maladie d’enfant comme il y en avait encore à l’époque, petite vérole ou croup, ou au contraire très vieille. Elle gardait dans une boite à chaussures ses photos préférées, des photos de gens que plus personne ne connaissait, et dont elle n’avait pas envie de parler autour d’elle, dans sa maison de retraite.
Les photos ont été vendues, avec d’autres.
Je les ai trouvées chez un ami antiquaire.
Et je me dis que le père d’Hazel devait infiniment aimer ce regard.




Commentaires»
C’est une chose qui m’a toujours mise mal à l’aise, dans les brocantes et antiquaires, ces photos anciennes mises en vente.
Pourquoi personne ne les a gardées comme mémoire de la famille, que s’est il passé ? Quel secrets ? Quelles vies ? Quelles histoires ?
Pour moi qui ai tenté de retracer la généalogie de ma famille ces photos anciennes sont des trésors et il m’est difficile de comprendre qu’on les laisse partir chez des inconnus…
Oui, j’ai le même sentiment… pour les mêmes raisons.
Et puis je me dis que ça doit être “les choses de la vie”, la mémoire se perd peu à peu.
Peut-être après tout que la mémoire de ces regard et de ce qu’ils portent est mieux préservée par la dispersion que par le fond du tiroir.
Peut-être de le voir ici est plus important pour tous que réservé à un arrière descendant qui voudrait tout oublier, lui.
Ma mère a mis au feu toutes les photos anciennes qu’elle avait pourtant soigneusement cataloguées, un jour comme ça, de petit crachin et d’aphasie, sa vie de quatre-vingt ans plus tôt. Toutes les photos de sa vie au Maroc, les lettres aussi d’ailleurs, de Meknès à Ouarzazate, d’Oujda à Rabat. Tous les gens, tous les lieux, tous les climats ont disparus en dix minutes, le temps à mon père de ramasser les cendres. Le monde ne s’en relèvera pas.
Alors un regard dispersé mais encore présent, c’est à nous de lui donner sa chance puisque d’autres n’en ont pas voulu.
Faute de répondant pour cause de grand voyage, j’en profite pour en rajouter:
On dirait les yeux de Mona Lisa. Vraiment. Celle qui te regarde en ne voyant qu’en elle, celle qui te traverse comme un désert transparent, celle qui te fait disparaître de ta propre pensée pour devenir la sienne.
Et qui n’a même pas peur des photographes japonais.
J’aime beaucoup ta description de ces yeux.
J’avais fait une super réponse, à ton dernier commentaire…. si je commence à me censurer moi même, ça pas bon :) Mais en gros ça disait que c’est à la fois très dommage, et sans doute libérateur pour elle.