Religion, histoire, archéologie et linguistique mercredi 05 septembre 2007 à 03:01
Publié par Marie-Aude in : Christianisme, Islam, Judaïsme, Laïcité , rétrolienLe billet de Rimbus sur le temps du changement, et notamment son analyse de la pertinence des hadiths, m’a décidée à écrire un billet que je tenais depuis longtemps en réserve.
Un billet axé autour de trois noms, trois auteurs, trois langues. Claude Tresmontant, le français, Christoph Luxenberg, l’allemand, et David Hilzenrath, l’américain. Deux d’entre eux sont des universitaires, le troisième est un journaliste qui publie en ce moment, sous forme de blog, un roman se passant en Israel, à la recherche de reliques qui pourraient changer la face de l’histoire religieuse, et vu l’importance de ce petit coin de terre, la face du monde.
Tous les trois ont une chose en commun, ils se sont penchés sur l’incohérence des textes, les difficultés d’interprétations…. Au moins deux d’entre eux ne sont pas en odeur de sainteté ou de baraka.
Claude Tresmontant est le premier des trois.
Mort en 1997, il a laissé une oeuvre peu appréciée de l’église. Et à tel point que Benoit XVI a jugé utile de lui lancer un coup de pied de l’âne (pardon, votre Sainteté, mais tout le monde sait que les ânes sont très intelligents), dans son fameux discours de Ratisbonne. En effet, quand le Pape dit
“Avant de tirer les conclusions auxquelles je tends, je dois traiter brièvement de la troisième déshellénisation, qui se déroule actuellement. A la lueur de notre expérience de la multiplicité des cultures, il est souvent dit de nos jours que la synthèse avec la culture de la Grèce a été une première inculturation, réalisée dans l’Eglise antique, et qu’on ne devrait pas imposer aux autres cultures, qui auraient le droit de revenir au simple message du Nouveau testament, afin de l’inculturer à nouveau dans leurs propres espaces. Cette thèse est non seulement fausse, mais exagérée et inexacte. Le Nouveau testament est écrit en grec.”
il condamne indirectement sans même les nommer les travaux de Tresmontant. Tresmontant qui, dans le chemin inverse des traductions luthérienne, remonte à la source araméenne sous le grec de la version des Septante. Et brusquement éclaire, simplifie, explique des difficultés de sens qui ne sont plus que des mauvaises traductions, des mots à mots d’un sens ancien, d’un araméen que les clers du premier siècle avaient déjà oublié.
Revenir à la racine hébraïque du texte, c’est à la fois revoir certains choix de l’église, et, très éventuellement, réouvrir la porte à certains textes apocryphes, c’est aussi réaffirmer que le Christ était juif, et donc qu’il devait bien être marié, avoir femme et enfants. Retourner à l’origine du texte, le dépuiller des traductions et des choix faits lors de ces traductions, à la fois politiques et théologiques, ce n’est pas - en tout cas pour moi - remettre en cause les fondements du message religieux, mais ébranler le pouvoir dogmatique de l’Eglise. Et pour vous laisser réfléchir sur un seul exemple, Tresmontant explique qu’en hébreu, en araméen, bref dans la langue de base des Evangiles, “être fils de” a plusieurs sens distincts : la filiation physique, l’appartenance à la même espèce, la similitude, ou la filiation spirituelle, le fait d’être celui qui a reçu l’enseignement de… Bien évidemment, réfléchir à nouveau sur les appellations du Christ, “Fils de l’Homme” et “Fils de Dieu” avec ces divers sens ouvre bien des portes sur le sujet épineux de la nature divine du Christ, le point irréconciliable qui sépare les chrétiens des juifs et des musulmans. Les derniers reconnaissant le Christ comme un prophète, ce qui pourrait finalement être en accord avec une autre traduction des évangiles… bref, le Pape réaffirme son dogme, son dogme essentiel, dans ce discours où, à mon avis, tous les mots étaient voulus.
Aujourd’hui, caché sous un pseudonyme, un jeune universitaire allemand a commencé le même travail vis à vis du Coran.
Christop Luxenberg est un nom de plume, pris pour se protéger d’une fatwa par un linguiste suffisament versé dans les langues sémitiques anciennes pour faire cette analyse sur les sourates du Coran, dont beaucoup sont encore plus obscures que les évangiles.
“La lecture syriaco-araméenne du Coran” n’a pas été traduite en français (et curieusement, on trouve la version anglaise sur Amazon.de et pas sur Amazon.co.uk), mais on en parle. Je ne suis ni experte es Coran, ni es-araméen, donc je ne peux que rapporter le “on dit” : “on dit” que c’est un travail universitaire, sérieux, intéressant, bien sûr sujet à discussion mais pas fantaisiste, “on dit” que oui, les interprétations de Luxenberg éclairent bien des étrangetés et des coins obscurs, “on dit” et “on répète” à qui mieux mieux l’exemple le plus médiatique, le plus journalistique, celui du voile, d’où il résulterait qu’en syro-araméen tel qu’on le parlait en l’an I de l’Hégire, le prophète aurait dit aux femmes de se couvrir les hanches, et pas le visage et le cou.
Est-ce impossible ? Il suffit de repenser à la signification du mot “gorge” au XVI°-XVII°, qui descendait bien plus bas qu’aujourdh’ui, pour accepter cette idée.
Pourtant Luxenberg a choisi l’anonymat. Parce que plus encore que le Christianisme, l’Islam pose comme un dogme intangible l’intégrité totale et absolue du Coran, le texte sacré figé dans son plus petit signe diacritique, la vois de Dieu retranscrite par la main de l’homme… mais pas celle du Prophète. Le Coran est “pure parole de Dieu”, inimitable et unique.
L’histoire elle, dit que le Coran a été fixé environ une quarantaine d’années après la mort du Prophète, “syllabisé” par ces signes qui permettent d’éviter les faux sens. De plus, le Coran s’est construit dans le temps, des versets plus récents abrogent partiellement ou entièrement des versets plus anciens…. et se rajoute là dessus les hadiths, tout ce qui n’est pas dans le Coran lui même mais dans la sunna, les récits de la vie du prophète, de ce qu’il a dit, légiféré, etc…
C’est la grande “souplesse” de l’Islam, ces hadiths, car ils sont si nombreux que chaque école d’interprétation peut faire son miel et choisir. Et puis, dans la traiditions chiite des mollahs cachés qui ré-apparaissent, continuateurs d’une ligne de savoir ésotérique, de nouveaux hadiths peuvent apparaître encore maintenant.
Mais le Coran, dans sa version arabe figée 40 ans après la mort de Mahomet est intouchable. Et son interprétation a été “fermée” à la fin du Moyen-Age, tous les sens possibles ayant été trouvés.
J’en reviens au billet de Rimbus… de nouveaux courants existent dans la pensée musulmane. Une ré-ouverture de l’interprétation est demandée, un ré-examen non pas du texte mais de sa compréhension, au regard de la vie moderne.
Il est dommage que cet Islam là, philosophe, critique, moderne et tolérant soit tellement peu relayé dans nos médias. Il faudra longtemps encore avant que Luxenberg puisse se montrer sous son vrai nom, pourtant sa démarche n’est pas destructive.
Les religions du Livre, les trois religions du Livre, sont basées sur la primauté de la parole.
“Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu” dit Jean, reprenant la tradition gnostique, et résumant la puissance créatrice du Dieu de l’Ancien Testament, qui crée le monde en lui donnant un nom.
Mais la parole, le Verbe, ne peut être figé, comme l’écrit.
Historiquement, chacune des trois religions a enfermé de plus en plus la parole.
D’une Bible multiple, interprétée, discutée, analysée, triturée dans tous les sens, exotériques ou ésotériques, on est passé aux évangiles chrétiens, bloqués dans une langue peu à peu incomprise des fidèles, jusqu’à l’ouverture protestante qui traduit, et qui oblige donc à ré-interpréter, et enfin, dans le cas de l’Islam, à un texte figé dans une langue archaïque encore parlée, apprise, et pourtant figée. Il y a plusieurs arabes, celui du Coran n’a pas bougé depuis plus de 1.400 ans.
Vouloir ré-analyser le texte, qu’il soit juif, chrétien ou musulman, affiner sa traduction grâce à nos meilleures connaissances linguistiques, améliorer son interprétation est une aspiration qui n’est pas appréciée par les “églises”.
Mais plus encore dans le cas de l’Islam, c’est l’ouverture vers une évolution et une adaptation. Plutôt que d’ergoter sans fin comme les imams d’Al Anzhar (grande université égyptienne, une des sources de dogmes), qui proposent aux femmes travaillant dans un contexte mixte de se faire têter par leurs collègues masculins, pour qu’ils deviennent de la même famille et puissent rester ensemble sans tentation démoniaque, des intellectuels musulmans affirment qu’il faut se débarrasser des couches de dogmes accumulées, et revenir à la vérité du Coran.
Curieusement, Salafistes et Coranistes partagent le même objectif d’un retour au texte fondateur. Pour les uns, il est retour à la tradition pure, pour les autres, il est promesse d’ouverture et de liberté.
Bon et l’archéologie dans tout cela ?
Demain, il est tard… mais l’archéologie est plus dangereuse pour les dogmes établis que les querelles de linguistes. Dans “une certaine partie du monde”, elle est instrumentalisée, au service d’un pouvoir politique où chacun cherche à justifier son droit sur la terre par une antériorité toute relative. Viendra Hilzenrath…
Tags: Bible, Christianisme, Coran, Islam, Judaïsme, Laïcité, Luxenberg, Tresmontant


Commentaires»
Bonjour Marie-Aude
merci beaucoup d’avoir réveillé ce billet du mois dernier, je suis sincèrement, en tout agnosticisme, favorable a une vision moderne de la religion. Pour citer ton dernier point, et l’archéologie ? Je conseille le livre “la bible dévoilée” http://atheisme.free.fr/Contributions/Bible_devoilee.htm
Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, Fayard, 2002
ainsi que le film époustouflant qui en a été tiré (diffusion sur Arte et F5).
Peut être faut il revenir a une vision plus mystique et interieure de la religion plutôt que d’en faire un système de société. Les religions ont eut leur rôle à jouer dans la mise en place des systèmes sociaux, mais ce temps là est révolu (esperons-le).
Bonsoir Rimbus, merci de ton passage, et du coup de pied pour finir le second article :)
Oui, la Bible dévoilée est un excellent bouquin.
J’ai toute une étagère d’agnostique et de mécréante, à côté de mon étagère religieuse…
Je vous soumet respectueusement les coordonnées d’une belle, traduction du Qour’an par chayR abou riyaD qui l’a de plus translittéré à l’attention des francophones. A mon modeste avis, un ouvrage proche en qualité et sincérité de celui du professeur Mouhammad Hamidoullah de l’Université d’Istamboul et en tout cas aussi bonne, sinon meilleure que celle de l’Institut Islamique de feu le Roi fadh d’Arabie Saoudite.
Fréderic de S.
coordonnées de l’ouvrage sur mon blog
[…] plus de détails là-dessus, j’ai fait un article sur Tresmontant et Luxemberg. Mais en résumé, l’hypothèse est que les textes sacrés ont été écrits non pas en grec […]
Djallal ud-din-Rumi explique en quelques mots comment les religions se dénaturent. “L’eau qui arrive à la ville est propre, dit-il; quand elle en sort, elle est souillée de toutes les déjections des hommes”… à commencer par celles des faiseurs de dogmes.
C’est une belle métaphore…
Marie-Aude, il est en effet difficile après avoir lu Tresmontant de retourner aux balivernes hellénistiques défendues par l’actuel Pape. Toutes ces questions sont d’une importance capitale et ce n’est pas pour rien que les gardiens des différents dogmes combattent à tout prix le retour à la simple vérité des textes.
J’ai découvert Tresmontant il y a plus de 15 ans, par le biais d’un de mes oncles qui, la retraite venue, avait repris des études en Sorbonne.
J’ai trouvé dans ses thèses une justesse et une logique difficilement discutable… l’église a abandonné l’araméen avec Saint Paul, peu désireux de ce faire circoncire, et qui a donc oublié que le Christ n’était pas “venu changer la loi d’un iota”.
J’ai lu récemment l’évangile de Judas. Je connaissais peu la tradition gnostique, mais ce type de textes apporte un éclairage autre, terriblement différent sur les évangiles.
Même si on croit dur comme fer à la révélation divine, il faut bien admettre que l’homme, et les disciples ne sont que des hommes, ne sont pas infaillibles.
Mais admettre cela remet en cause le pouvoir politique de chacune des églises, mosquées ou synagogues.