Se trahir pour se rester fidèle

Je n’ai pas vraiment participé à la campagne présidentielle, à la différence de 2007. Notamment par lassitude, par désillusion, parce que j’ai souvent eu l’impression que ce que j’écrivais ne servait que de support à l’autre camp pour étaler des opinions que je méprisais souvent, en me portant la contradiction.

La violence de la campagne 2012 me rebutait, et la façon de focaliser sur des détails, des dragons de papier, pour éviter de se colleter les vrais problèmes.

Sur la fin de la campagne, j’ai vu les atermoiements de nombreux catholiques « centristes », ou plutôt « centristes de droite ». Des discussions fort intéressantes, chez Autheuil, ou sur le mur de Koztoujours montraient bien les deux points essentiels :

  • d’une part, en tant que catholiques, le choix entre plusieurs valeurs : d’un côté, l’accueil de l’autre, la solidarité, les enfants dans les centres de détention, bref ce que je mettrai dans le sac global de « Bethléem, le manteau de Saint Martin et le chas de l’aiguille », et de l’autre, la possible légalisation de l’euthanasie, et du mariage homosexuel. (Le mariage homosexuel étant par essence laïc, je ne vois pas vraiment le problème, c’est du domaine de César. Pour l’euthanasie, je peux comprendre, même si je ne partage pas)
  • d’autre part, et cela me semblait être le fond de la chose, pour certains, malgré toutes les bonnes raisons qu’ils pouvaient avoir de ne pas voter pour Nicolas Sarkozy, le sentiment profond de trahir ce qu’ils étaient, ce à quoi ils appartenaient, ce qu’ils avaient toujours soutenu.

Il ne faut pas se moquer de ce genre de sentiment. Rares sont ceux d’entre nous qui sont -sincèrement- d’un seul bloc. Mais pour la plupart des gens, il est habituellement rare d’être en véritable conflit avec soi-même. Ce qui entre en contradiction avec ce que nous considérons essentiel est généralement accessoire, ou accessoirisé, intellectualisé, raisonné.

Surtout en politique, la dynamique du militantisme impose l’assujettissement à un groupe. On négocie les courants, les accommodements, mais on reste, malgré tout, quoi qu’il arrive, fidèle à sa famille. Les changements d’alliances sont honnis depuis la IV° république. Et la dramatisation de la campagne de 2012 a encore accentué cela, je pense.

C’est difficile, quand il faut se trahir, de choisir quelle partie de soi on va trahir. C’est quelque chose que j’ai connu, sur une autre thématique, et je me souviens de cette sorte de bataille, pour arriver à oser prononcer des mots qui me faisaient rejeter une partie de moi-même.

Il se trouve que beaucoup de catholiques ont voté pour Nicolas Sarkozy. L’appel de François Bayrou m’a fait plaisir à entendre. Contrairement à d’autres, je ne pense pas qu’il s’agisse d’un opportunisme à court-terme, mais au contraire d’un choix difficile. Il aurait été très confortable de ne pas l’exprimer. Pour de nombreuses années, Bayrou sera considéré comme un traître par la majorité de l’UMP, qui n’admet l’ouverture que dans sa direction, délaissé par les centristes qui malgré leur nom, conçoivent la vie politique française uniquement en terme de deux blocs.

Je suis contente qu’après cinq ans où on a vu les « valeurs judéo chrétiennes » de la France et de l’Europe mises à toutes les sauces d’une politique qui n’avait rien de solidaire, et qui divisait profondément, au lieu d’unir, ne gardant de cette soi disant tradition que la notion de bouc émissaire, je suis contente, donc, de voir qu’une partie des électeurs traditionnels de la droite à choisi de se trahir.

Je suis aussi profondément inquiète. Certains ne semblent toujours pas avoir compris la leçon. J’ai entendu ce soir Nadine Morano continuer à sortir les mêmes rengaines, au Petit Journal. J’ai lu une élue UMP expliquer que cette élection n’était pas démocratique et qu’elle refusait toute légitimité à François Hollande (à sa décharge, de nombreux électeurs de gauche avaient tenu le même discours en 2007…. mais ils n’étaient pas des élus de la république). La division et les coups bas, les dragons de papiers, les métèques, les bougnoules, les drapeaux étrangers, les profiteurs heureux de bénéficier du RSA vont continuer à être mis en avant par une droite qui espère encore que sa défaire ne sera pas complète.

La droite sonnée s’indigne que l’on puisse se réjouir de sa défaite. Je vous conseille la lecture de cette discussion très instructive chez Aliocha. Je ne connais pas ses opinions politiques, je la soupçonne néanmoins d’être légèrement plus partisane d’une droite libérale que d’une gauche partageuse, mais depuis des mois, j’ai bien vu qu’elle ne comprenait pas le sentiment profond de malaise (presque) physique qu’avaient certains – moi y compris.

Après les législatives, peut être pourra-t-on respirer, et faire enfin de la vraie politique, et peut être cette vraie politique passera-t-elle par une réforme des institutions. Car les mécanismes de la V° poussent à cette division camp contre camp. A l’issue d’une élection, il est inévitable qu’il y ait 48-49% de gens qui ont tort, qui ont perdu, et que certains transforment en salauds, tandis qu’ils imputent aux 51% les pires intentions.

Est ce que c’est sain ?

 

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3 réponses à Se trahir pour se rester fidèle

  1. Cristophe dit :

    Ce n’est ni sain ni malsain, c’est la vie, c’est l’humain. Les mécanismes de la V° poussent à cette division camp contre camp mais ne l’ont pas créée.

  2. Marie-Aude dit :

    Disons que je ne suis pas une adepte de la théorie du bon sauvage, mais plutôt d’une société qui canalisent les mauvais penchants humains. Je me pose vraiment la question d’un mode de désignation du chef de l’état moins « clivant ». C’est peut être une illusion, mais il me semblait qu’en Allemagne, le système était moins violent. Maintenant ce n’est pas une question de fédéralisme, quand on voit la même brutalité dans la campagne présidentielle américaine.

    En tout cas, cela me déplait

  3. Le Révérend dit :

    Une campagne d’une incroyable violence qui laissera des traces ; du moins elle en laissera chez moi. Le soir du premier tour j’ai laissé exploser ma colère et le deuxième à 20h j’ai fondu en larmes. Trop de tension, trop ému de me dire que les véritables vainqueurs étaient les idées de rejet… Mon esprit est entré dans une certaine insanité dont je m’efforce de sortir.
    Paradoxalement, c’était aussi une campagne particulièrement creuses et je reste choqué par le silence assourdissant sur la diplomatie internationale par exemple.

    Je partage totalement votre avis sur Bayrou, je pense qu’il était sincère en lançant son appel et qu’il en paiera longtemps le prix. L’histoire refuse les vaincus même faisant preuve d’honneur. Bien que je ne partage pas ses idées, j’avais trouvé en lui en 2007 quelque chose d’intéressant :un empirisme pragmatique. L’exemple étant justement celui du mariage gay auquel vous avez fait référence. Lui le fervent catholique béarnais y était opposé et n’était pas monté à la tribune pour dénoncer les violences verbales de son camp lors du projet du pacs comme l’avait fait Roselyne Bachelot. Elle non plus n’est pas de « ma famille politique » et je réprouve la plupart de ses décisions en tant que ministre mais elle est aussi un exemple de ce que vous décrivez : oser aller contre son camps pour répondre à ses convictions. N’est-ce pas finalement là le vrai devoir citoyen ? Suivre ses convictions et non la ligne d’un parti ? Pour en revenir à Bayrou, petit à petit, il s’est rendu compte de la situation notamment pour les familles homoparentales qui existent déjà. Cette lente réflexion l’a fait évolué et l’a rendu favorable à ce dispositif en dépit de ses convictions religieuses. Pas d’affect excessif, juste une réflexion comme doit le faire un citoyen.

    La V° république a un problème de fond, le peuple désireux d’un monarque dans un culte de l’homme providentiel me semble t-il. S’il ne peur y en avoir qu’un, alors l’autre est forcément maléfique et nous tombons dans la dichotomie. Robespierre contre Danton, il fallait choisir son camp. Gauche contre droite, choisi ton camp. À partir du moment où nous sommes dans le dualisme effrénée, nous perdons tout sens critique, hors les notions de nation, de démocratie et de contrat social impliquent que le peuple soit éclairé et critique. En l’absence de réflexion et de recul, nous en venons à cette situation. C’est aussi pour ça que je n’ai jamais adhéré à une association même celles dont je me sens proche comme Act-up.

    Depuis quelques mois, je prends des notes pour écrire un dossier sur la politique et la mythologie afin de proposer un modèle pour une nouvelle république. Rien de bien sérieux, juste un exercice intellectuel. Et bien je déteste ma conclusion actuelle qui est celle d’une république avec un système de tyrannie légitimisée par les urnes. Je déteste cette idée et je déteste l’idée qu’on puise y arriver un jour. Pourquoi arriverait-on à une telle extrémité ? Parce que la peur est ce qui domine. C’est la peur de s’opposer à un groupe, la peur d’être seul au final. C’est la peur qui a mené cette campagne. Plus nous avons peur plus nous nous enfonçons dans les ténèbres. J’ai peur qu’un peuple aimant l’image du monarque-messie n’en viennent à ces extrémités pour ne plus avoir peur. Ces dernières années, nous sommes déjà allé très loin dans la peur….

    N’ayons pas peur de nous trahir, c’est parfois la seule façon d’être nous même et d’avancer la tête haute. Parfois ne as se trahir revient à se mentir.

    Bon, désolé Déesse, j’ai encore mis un pavé :) . Pour ma défense, je cite mon adage qui sont les derniers mots du scorpion à la grenouille : c’est dans ma nature.

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