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Juliette, c'est ma Scarlett personnelle. Pleine de surprises, une dame de fer sous ses grands cheveux bouclés à la mode des années 1880. Une dame de la société, qui a vécu avec un secret incroyable. 

Des piles de secrets, en fait, comme des pelures d'oignon. 

 

L'histoire de Juliette commence pour moi quand elle est une vieille dame, établie. La veuve du Comte Adrien de La Valette, mère de 3 enfants, dont mon arrière grand-père, Camille de Morlhon, cinéaste du muet, membre fondateur de l'Automobile Club de France. Elle porte beau sur ses photos, elle a toujours été une très belle femme. Elle porte dur aussi, l'œil acéré et la canne tapoteuse. 

 

On ne sait pas très bien quand elle a épousé Adrien, c'est un peu normal, les archives ont été brûlées à Paris, avec la Commune. Camille est né en 1869 à Passy, l'extrait de naissance le déclare fils de Juliette de Sohn. 

Sur l'acte de décès de Juliette, elle est fille de Jules de Sohn et de Mélanie Boutmy. 

La tradition familiale parle de noblesse alsacienne. 

Et moi, je cherche, je cherche, sans jamais rien trouver. Toutes les pistes se ferment les unes après les autres. 

Il faut dire que ce n'est pas facile. Je retrouve quelque part le décès de sa mère, Mélanie Boutmy, à Ouled Rahmoun, près de Constantine. Qu'est-ce qu'elle faisait donc en Algérie ? 

Mais de la naissance, du mariage ou du décès de Jules de Sohn, pas de trace. 

 

Et puis, un jour, grâce à Internet, l'histoire de Juliette recommence. 

Un simple coup de moteur de recherche, une combinaison de noms pas encore essayée, et je tombe... sur une liste d'émigrants en Algérie.

 

L'histoire de Juliette vient de changer. 

 

Nous sommes le 30 novembre 1848. Il fait sans doute très froid, humide, en cet hiver, au cœur quand le convoi de colons qui va fonder Aboukir quitte Paris, par le quai Saint Bernard. C'est l'avant dernier des convois ouvriers prévus par la Seconde République, pour coloniser l'Algérie toute récemment pacifiée. 

Les tous premiers convois s'apparentaient presque à une déportation, le gouvernement de la Seconde République organisant le volontariat des ouvriers exaltés des chaudes journées de Juin. Sous couvert de Grande France, de beaux idéaux, il était commode de se débarrasser des têtes chaudes. Mais les candidatures affluèrent, débordant un peu les prévisions gouvernementales. 

 

A la fin de l'année, il s'agissait sans doute pour la plupart de colons volontaires, si tant est que l'on soit volontaire quand on est poussé par la faim. 

 

Pour en arriver là, Juliette a déjà beaucoup marché. Elle est sans doute née dans la Vienne, où ses parents se sont mariés. Mais la misère est encore plus grande en bas, on monte sur la capitale, pour trouver du pain, du travail, Julien (et pas Jules !) est figuriste, il a appris le métier des italiens, il fabrique des objets moulés en plâtre, des copies de statues, de marbre... Ouvrier au tempérament artiste, mais cela ne nourrit pas Juliette, et ses quatre frères et sœurs. 

Alors Julien est parti, avec Mélanie et ses parents, Joseph et Agathe, avec sa grande fille Marie, son aîné Georges, Juliette, et Édouard. Il y a la petite Frederika, nommée en souvenir d’un camarade polonais de Julien, et de Chopin. Et à Paris, ils se sont entassés dans un galetas du dixième arrondissement, ils ont survécu tant bien que mal. Sans doute Mélanie a-t-elle perdu un enfant après Édouard ….

 

 

 

 

Les ateliers nationaux

Julien est éduqué. Il est simplement impossible que Juliette soit la fille d'un ignorant, certaines choses ne se rattrapent pas après l'enfance. Julien n'est sûrement pas une forte tête, ni un des révoltés de Juin. Ancien sergent, il sera jugé digne d'être le porte-drapeau du convoi. Il survit grâce à un travail inepte et sans but fourni par les Ateliers Nationaux. Lui qui savait faire des têtes d'ange en est réduit à creuser des fossés inutiles dans les Champ de Mars... 
Et cet espoir de vie nouvelle est arrivé. Le 20 septembre, on annonce que 12.000 colons vont s'installer en Algérie avant la fin de l'année. Ils pourront devenir propriétaire de leurs terres. 

C'est la fin de l'errance. Julien produit ses papiers, la famille passe la visite médicale : " santé: bonne; force: bonne; faiblesse: nulle; maladies: nulles; auscultation de la poitrine: rien; chances d'acclimatation: très bonnes! " 

Et il fallait déjà une bonne santé pour survivre au voyage... 

Peut être Juliette a-t-elle déjà compris cela, lors de la cérémonie du départ : je la vois se serrant contre son frère, Georges, et peut-être aussi tenant la petite Frederika par la main. Marie serre sa mère dans ses bras, pour la réconforter. Ses grand-parents sont en retrait, avec Madame Dunies, la sage-femme que la gouvernement a promise à la colonie..

La cérémonie est longue et grandiloquente. De la musique, des discours, encore des discours et de la musique. 

 

 

"Colons de l'Algérie, chers concitoyens ! C'est un moment solennel que celui où vos derniers regards saluent la France. Vos cœurs sont serrés d'angoisse, car vos familles, vos amis vous entourent, ils vous pressent dans leurs bras, ils vous couvrent de leurs adieux fraternels. Mais vos cœurs s'ouvrent aussi à l'espérance, vous savez que la France africaine est devant vous, et que là vous allez fonder un peuple, une civilisation ; vous savez que de hautes destinées vous attendent ! "



Tarari, tarara, applaudissements !

" Cette œuvre est immense, elle est magnifique, elle est éminemment patriotique et chrétienne. 
Elle est immense, car il s'agit de reporter sur cette terre d'Afrique, autrefois si riche, si puissante, si peuplée, maintenant misérable et déserte, une partie des forces vives de la nation. Il s'agit de fonder, de l'autre côté de la mer, une autre République française, et c'est à vous qu'il est donné de réaliser cette pensée qui, pendant si longtemps, fit trembler nos ennemis. C'est à vous qu'il appartient de faire que la Méditerranée ne soit plus autre chose qu'un lac français.
[...]

                                                                                                                       

 

Allez-y, pour y porter notre fierté française, mais aussi la bonté, l'indulgence et la fraternité que nous apportons en naissant sur notre chère patrie et que nous nourrissons au fond de nos âmes au service de tous les peuples. L'épée a fait son œuvre, vous faites le vôtre ; elle a soumis ceux qui s'opposaient à la bienvenue de la civilisation ; vous à votre tour, faites votre devoir appelez à vous ces Arabes dont les yeux et les cœurs ne sont pas encore ouverts et que, sous vos efforts et sous votre influence, ils deviennent aussi nos frères. "

Poum poum , chants, flon flons et hourras. 

" Citoyens, voilà votre commandant ! Il connaît l'Afrique, il a étudié, préparé le sol sur lequel vous allez installer vos familles. Après avoir été votre initiateur sur le pays conquis, il sera votre père pendant le voyage. Soyez pour lui des enfants dévoués et respectueux. Voilà le médecin qui veillera sur votre santé et qui aura soin de vos femmes et de vos enfants. L'artilleur de la garde nationale de Paris qui reçoit votre drapeau est digne de le porter et le tiendra toujours haut et ferme sur la terre d'Afrique, comme il a déjà su le défendre sur la terre de France contre les attaques qui l'on menacé. 
Séparons-nous aujourd'hui, mes amis, aux cris de "Vive la Constitution !". 

Julien, ancien Sergent de la Garde Nationale, reçoit des mains d'un officielle drapeau de la colonie, Mesra, qui sera bientôt renommée Aboukir.

La foule crie, et applaudit, comme toujours, les mouchoirs sont sortis des poches, et dans le bruit des sabots et les cris des charretiers, la colonne de lourds chevaux de trait arrachent du quai le convoi de bateaux, et la première partie du voyage vers Marseille commence.

 

 

Juliette découvre alors des conditions de vie pour la première partie du voyage, dans une des fameuses " toues de la Loire ", sortes de péniches basses... environ 25 à 27 mètres de long, 4,70 mètres de large au maximum. On a construit, à la hâte, une sorte de cabane sur le pont, pour abriter les colons. Les planches ne joignent pas, il pleut, il vente. (L'eau du fleuve s'infiltre aussi, on la vide par des ouvertures dans la partie centrale du bateau). La toue est divisée en quatre compartiments, à l'avant les vivres et la cuisine, à l'arrière l'équipage, et, sur la longueur restante, environs 17m, deux compartiments longs, où s'entassent environ 180 personnes en tout, sans compter les nourrissons. 

 


Pas de lit, pas de hamac, pas de matelas... simplement 4 banquettes de bois, d'une cinquantaine de centimètres de large, il est impossible de s'allonger, on ne peut que rester assis, ou essayer de se dégourdir un peu les jambes, dans la cohue. Mais le couloir, à peine un mètre de large, est encombré par les quelques bagages que les colons ont pu prendre avec eux, leur matelas roulé par exemple, et les planches supplémentaires que les mariniers abandonnent aux colons pour pouvoir s'allonger la nuit. 
Car, en dépit du danger, le convoi avance, hâlé d'abord par une vingtaine de chevaux, puis à dos et sueur d'homme, jour et nuit. Pas d'arrêt, et de toutes manières, il est interdit aux colons de descendre à terre. Aucune intimité, c'est à peine si un drap grossièrement tendu isole un peu les latrines collectives. 

Quel contraste avec la cérémonie du départ ! Quelle ironie, quand on songe aux commentaires méprisants que certains de ces colons feront sur la propreté des arabes !

 

 

Juliette était extrêmement raffinée, toujours tirée à quatre épingles, nette et propre comme peu de gens l'étaient à cette époque sans eau courante. 

Comment a-t-elle survécu à ces 12 jours de promiscuité inimaginable ? Hommes, femmes, enfants mélangés dans un espace étouffant. L'odeur des latrines, du vin, des hommes ivres et de la sueur mélangées ? Les couches des bébés qui s'entassaient à bord... Et en même temps cette humidité prégnante, la pluie glaciale de décembre à travers les planches disjointes... 

Elle s'est juré de ne plus jamais connaître ça. Le subir, une fois, mais pur sortir de la pauvreté. Il viendrait un jour, quelqu'en soit le prix, où cette promiscuité ne serait plus qu'un souvenir. Un souvenir oublié. 

Elle est restée muette, ne regardant, ne voyant que Marie, qui joue avec Frédérika, et Édouard. Nourrir Édouard, être câlinée par Marie. 

Julien est porte-drapeau, à ce titre il dispose d'une certaine autorité. Il est le chef de bateau de son chaland, et dispose d'une escouade de 12 hommes, pour faire respecter l'ordre. Il tentera d'empêcher les hommes de trop boire, et ceux qui dépasseront les bornes devront, sur son injonction, débarquer, et continuer à pied jusqu'à Marseille ! Il s'attire ainsi quelques inimitiés, qui pèseront lourd plus tard, en Algérie, mais aussi le respect des autres colons. 

Mais, malgré la meilleure volonté du monde, la promiscuité est là, effarante. Juliette verra deux accouchements, et deux de ces bébés ne survivront pas, malgré les efforts de Madame Dienes et de l'ambulancier militaire, peu habitué à ce genre d'office. Elle les entendra maugréer à voix basse contre le refus de s'arrêter, pour au moins laisser les pauvres femmes accoucher sur la berge, à l'air frais, un peu au sec. Mais le représentant de l'entrepreneur a refuser de perdre du temps, avec l'accord du capitaine. Pendant deux jours, elle va boucher ses oreilles d'encore petite fille pour ne pas entendre les cris d'une des accouchées. 

Les trois femmes survivront, bien qu'elles aient toutes attrapées les fièvres puerpérales. Mais un des ouvriers, trop ivres, est tombé par dessus bord, et saisi par le froid de l'hiver s'est noyé immédiatement. A la suite de cela, les beuveries diminuent pendant quelques jours. Deux autres enfants en bas âge mourront aussi, et, à chaque décès, Mélanie serre encore plus fort la petite Marie contre elle.

 


Lorsqu'elle arrive à Châlons, le 10 décembre 1848, Juliette n'est plus une enfant. Elle a rencontré la brutalité, vu naître et mourir. Elle est devenue une femme, endurcie définitivement par cette expérience.

 
Le pire est passé. Le convoi fait halte pour la nuit, le temps de transborder les bagages à bord des bateaux vont descendre jusqu’à Lyon, le long du canal de Bourgogne. La ville est agitée, c’est le jour des premières élections présidentielles au suffrage universel. Juliette n’a encore aucune idée politique, mais la foule l’amuse. Elle ne peut pas savoir, bien sûr, que son futur mari sera un jour un opposant à ce même Louis-Napoléon Bonaparte qui se fait élire à une majorité écrasante, et dont la chute finale la poussera dans un nouvel exil, à Londres.
La suite du voyage semble aux colons de vraies vacances,

Châlons, puis le canal de Bourgogne, Lyon, encore un transbordement, le canal du Rhône, maintenant sur des bateaux à vapeur. Juliette se détend, elle admire le paysage. Elle s'amuse de la confusion et des bagarres des colons qui cherchent à récupérer leurs bagages tout mélangés, et surtout elle découvre la mer.

Le 16 décembre, elle quitte Marseille, à bord de la frégate « Le cacique ». Un des premiers vaisseaux de guerre francais à vapeur.

 

Le Cacique