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Quoi qu'il en soit, elle a rencontré Adrien alors qu'il était encore marié, et il l'installe dans une luxueuse maison. En plus de la maison de Passy, il aura une deuxième maison, de « campagne » celle-là, à Montmarte... que Paris était petit alors !

Il l'aime, sans aucun doute. Il passe sans doute beaucoup de temps avec elle, et son ménage officiel doit en souffrir. Est-ce pour cette raison qu'Anais démménage chez des amis, rue Saint-Paul, à quelques pas du flamboyant hôtel Fieubet, là où elle mourra de maladie ?
Malgré tout, Adrien n'épouse pas Juliette. Il tient à son nom, à son titre, il a sans doute dû souffrir dans son enfance, ses parents séparés de corps. Et il sait bien que les La Valette ont commencé à se mésallier, sa mère n'est pas Mélanie de Nys de Voshol de Vossolens, un de ses oncles n'est pas Edouard de Nys de Ruythie, ce sont Mélanie et Edouard Denys, d'une honorable famille de drapier Lillois.

Quelle vie a-t-elle à cette époque là ? Reçoit-il ? La présente-t-il ? Ou Passy reste-il son jardin secret, son coin de Paradis ?

Juliette a dû déployer toute sa volonté de fer, celle qu'on devine dans ces yeux si clairs, pour se faire épouser. Trois enfants, donc, Henri, l'ainé, Marie, qui sera une superbe jeune fille, et Camille enfin qui naitra le 19 février 1869.

 

Juliette et Camille.... un enfant au caractère souriant


Henri est né alors qu'Anais était encore vivante. Selon le code Napoléon, c'est donc un enfant bâtard, et non légitimable. Il est déclaré, comme plus tard Marie et Camille, comme un Sohn, né de Juliette et de père inconnu. Et c'est en 1880 seulement qu'il sera légitimé, sur la base du contrat de mariage fait en Angleterre en 1871.
La mention marginale dit bien qu'il est « fils légitime » d'Adrien, et je reste admirative de ce tour de passe-passe.

Donc, en 1870, Adrien, qui est un légitimiste, fuit à Londres. Il y transporte son journal, ou plutôt en créé un autre, et continue de tremper sa plume dans l'acide pour fustiger ses adversaires triomphants. Adrien n'aime pas plus le petit Monsieur Thiers que les communards, lui qui sauva un jour le prétendant, le futur Henri V, le faisant échapper à une séance houleuse à l'Assemblée en le cachant dans les plis de sa cape. Il s'inquiète de ce qui adviendra de Juliette, seule, sans appui et sans famille en Angleterre.

Surtout, il voit tout le profit qu'on peut tirer de la situation, pas moyen d'avoir les pièces, un beau contrat en français devant un notaire anglais, complice ou trompé... pas de mention du premier mariage, Juliette devient une noble dame de Sohn de Villeneuve... et hop ! On légitime.

Enfin pas totalement, les enfants ne seront reconnus qu'en 1880, lorsqu'Henri atteint ses dix-huit ans. Ce fils aîné, destiné à reprendre le titre de Comte portait-il le nom sans y avoir droit ? Comment sa grand-mère Mélanie, qui avait tant lutté pour établir ses fils, faisant entrer l'ainé (le frère ainé d'Adrien) au Prytanée de La Flèche malgré sa séparation de corps, acceptait-elle cette situation fausse ?
Camille a sans doute été moins marqué de tout cela que son ainé, il a à peine 11 ans et ne se préoccupe pas encore de ce genre de choses, mais Marie, elle devait commencer aussi à s'inquiéter, qui voudrait d'elle ?

Ou bien les enfants ont été tenus dans l'ignorance totale, encore un secret, encore une peau d'oignon dans la pile de Juliette, élevés peut être par des gouverneurs. Ce n'est finalement pas plus difficile que de cacher son passé algérien, et d'imposer à tous ses frères et soeurs le silence total, comme Juliette l'a réussi.

Peut-être Adrien croyait-il ses enfants légitimés du seul fait de son mariage ? Et, vieilli, malade, cherchant à mettre ses affaires en ordre, il découvre chez son notaire que ce n'est pas le cas ? Ou plus simplement, doit-il attendre longtemps, que son mariage avec Anais soit oublié ? Il bénéficie miraculeusement de l'incendie de la Commune, qui a détruit les registres d'Etat-Civil parisiens, et du même coup les traces de son premier mariage. Un pot-de-vin par-ci, une visite aux La Broise par-là, pour leur rappeler qu'Anais est morte en l'aimant, et en écrivant dans son testament qu'il ne fallait rien reprocher à son mari.... et enfin pour une nouvelle génération, la filiation et la noblesse des La Valette est assurée.

Juliette peut respirer, regarder le chemin parcouru. Elle est une des rares lorettes à avoir réussi, elle est reçue partout, on cite son nom dans les journaux mondains, ses fils font une belle carrière, ils ont eu une bonne éducation, ils vont réussir....

Je l'aimerais sans réserve, cette femme dont le visage carré montre si bien la volonté, si, au nom de cette respectabilité, elle n'avait pas commis une lacheté, que je peux comprendre, mais pas excuser.

Il advint donc que, quelques années plus tard, Camille tomba amoureux. Il était à l'époque secrétaire de l'Automobile Club de France, nouvellement créé, mondain, auteur-dramatique... et pour dire les choses honnêtement, il vivait aux crochets de son grand frère Henri, ingénieur qui construisait des chemins de fer. Camille, donc, amoureux, fauta, et la faute porta un fruit. Camille voulait régulariser, mais mon arrière-grand-mère inconnue, nicoise d'origine italienne, ne fut pas jugée digne d'entrer dans la famille par Henri, qui menaca Camille : « Si tu l'épouses, je te coupe les vivres ». Devant la perspective de vivre dans une soupente, sans le sou, avec femme et nourisson, Camille capitula. Son fils fut envoyé en nourrice dans une famille de paysans dans les Vosges, où il ne fut pas très bien traité, et Camille mit des années à le reconnaître.

Mais ceci est une autre histoire...
Comment Juliette a-t-elle pu laisser faire cela ?

Cela se passait en 1898. En 1884, Marie sa fille, a été autorisée à faire un « mauvais » mariage, elle aussi, et à épouser Maurice Dunan, qui lui fera deux enfants et la rendra très heureuse. Juliette a lutté pour que ce mariage se fasse, elle s'est enfermée dans sa chambre, a fait la grève de la faim, menacé, tempêté, et avec toute la force de son caractère, de ce menton volontaire et de ces yeux tranchants, elle a obtenu le bonheur de sa fille.

Et en 1898, elle laisse faire. Elle laisse son fils abandonner son petit batard, et mettre cette femme dont je ne connaitrai jamais le nom dans une situation honteuse, plus bas qu'elle même, Juliette, n'a jamais été. Alors qu'elle connait le poids de ces situations mal établies, elle n'a pas pour lutter aux côtés de son fils la même vigueur qu'elle a eu pour Marie. Peut être n'aime-t-elle pas la femme que Camille a choisi ? Peut-être est-elle plus vieille, lassée, fatiguée de la vie...

Juliette en 1897


Et puis je comprends. En 1884, Adrien était toujours vivant. Elle a pu, en tête-à-tête, lui rappeler tout ce qu'ils ont vécu, et s'insurger qu'il interdise à sa fille ce qu'il s'était permis : un mariage d'amour.
En 1898, Adrien est mort. Et Juliette est prisonnière de ses secrets, de tous ses silences, Henri ne sait rien, ou seulement une petite partie, et elle ne peut pas lui dire, elle n'a rien à opposer à la soif de respectabilité de son aîné. Si elle lui disait tout, ce qu'elle a vécu, d'où elle vient, il la mépriserait, et ne plierait pas pour autant.

Alors Juliette se tait, et laisse faire. Ma Scarlett, elle aussi, a payé le prix fort. La petite fille qui tentait en vain de se protéger du froid et des ivrognes sur sa toue, en décembre 1848 est devenue une vraie Comtesse de La Valette. L'adolescente qui voyait son père s'échiner sur ses trois hectares algériens a un hôtel rue de Londres, et une maison de campagne sur l'ilot Seguin, terrain qui sera revendu à prix d'or quand Renault installera son usine automobile. Elle a enterré son passé, elle est respectable.


Elle a subi la loi de son fils, le Comte en titre. Celui qui méprise ses origines, peut être lui reproche de continuer à voir sa famille.


Elle meurt à 92 ans, n'ayant jamais oublié, mais ne pouvant plus le partager avec personne, tous ses frères et soeurs sont morts avant elle. Elle aura vu Camille reconnaître son fils, et ce fils vivre comme un rebelle, jamais à sa place nulle part.

Elle aura soigneusement noté sur ce carnet les mariages, naissances et morts de ses cousins, les Laborie, Waibel, Röder et autres roturiers qui sont de sa famille, eux aussi. Même si elle cache, elle laisse traîner des bouts de fils d'Ariane.

Peut être rêvait-elle au moment de s'éteindre du soleil d'Afrique ? De celui que j'aime tant, qu'elle aimait elle aussi. Elle en a transmis la nostalgie à Camille, qui ira faire un film en Algérie. Et.à travers les générations, je veux croire qu'elle est heureuse de me voir repartir là-bas.

Et encore plus heureuse de me voir rouvrir son carnet, et rendre vie à la vraie Juliette, ma Scarlett.