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Une
femme jolie, élégante, ou laide, ou prétentieuse,
peu importe, passe sur le Boulevard ou au Bois. Vous demandez à
votre ami qui elle est, et l'on vous répond : C'est une femme que
j'ai vue dans le monde. Le riche banquier du premier va dans le monde
tous les soirs, M. le Comte du troisième et l'employé du
cinquième y vont également. Votre portier lui-même,
s'il s'est absenté la veille, nous dira tranquillement : Hier j'ai
été obligé d'aller dans le monde ?
Qu'est-ce donc que le monde et qu'entend-on par le monde.
Par le temps de bigarrure, de fusion et de confusion où il nous
est donné de vivre, il est assez difficile de le préciser.
Au dix-huitieme siècle, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie,
le peuple, partageaient la masse française en catégories
bien déterminées, où il n'y avait plus qu'à
saisir les nuances.
Depuis 1789, qui a tué la noblesse en France par l'abolition du
droit d'aînesse et le partage égal dans les successions,
plus que par la radiation de privilèges séculaires, cette
noblesse, à vrai dire n'Existe plus qu'à l'état de
souvenir historique et précieux.
La misère, cette lèpre engendrée par la subdivision
des héritages, s'attache aux anciennes et aristocratiques familles.
Les représentants des glorieux noms de la vieille France sont condamnés
à laisser périr leur race, par l'observation étudiée
des idées de Malthus, s'ils ne veulent pas un jour la voir disparaître
dans les angoisses de la faim.
M. le comte de X... qui possède cinquante mille francs de rente
et cind enfants au soleil, partagera, le jour de sa mort, dix mille livres
à chacun. - M. le comte de X... n° 2, s'il a cinq enfants,
leur en laissera à chacun deux mille. - M. le comte de X... n°
3, s'il a deux enfants, laissera à chacun tout au plus une mille
livres de rentes ; ce qui véritablement paraît quelque peu
insuffisant pour faire bonne figure au Bois. - Il est facile de voir où
conduit cette marche funèbre.
En attendant, un blason quelque peu régulier et un nom qui sonne
bien, sont encore un capital qui, durant quelques années, pourra
se placer à gros intérêts. M. Poirier, pendant quelques
temps encore, ne sera pas fâché de couronner son édifice,
bâti par la mousseline de laine, le sucre, la teinture, la banque
ou le chocolat, de quelque couronne aristocratique dédorée
par le rude frottement de notre siècle, et que sa fille ramassera
dans le coin de son mouchoir.
Mais le charme n'est-il pas rompu ? Et si la mousseline de laine est infidèle,
si la batiste a des retours, le petit-fils de M. Poirier rayonnera-t-il
du même prestige vis-à-vis des filles de M. Pommier, son
confrère ?
Dans trente ans, sauf quelques rares familles héroïquement
entêtées, qui donc pourra se trouver à même
de prouver comme jadis les quartiers réclamés pour être
chevalier de Malte, ou chanoinesse d'un chapitre allemand ?
La spéculation est évidemment tuée dès la
troisième génération.
Une noblesse qui ne peut plus faire ses preuves n'est pas une noblesse
; c'est une noblesse de carton, comme disent les coulissiers de la Bourse,
et avant qu'il soit longtemps, le titre sera offert sur la place et ne
trouvera plus preneur.
La fille d'un coulissier enrichi éprouvera chaque jour moins d'entraînement
pour pénétrer dans une noble et illustre famille, avec laquelle
elle doit faire en même temps l'acquisition de plusieurs oncles
et grands-oncles qui vendent des lorgnettes dans les théâtres,
ou de cousines égrillardes qui débitent des éponges
sur la voie publique.
[...]
Une feme du monde doit être notoirement et officiellement mariée.
Les femmes ni mariées ni veuves, qui ne peuvent plus prétendre
à passer pour des demoiselles à marier, et qui veulent cependant
être femmes du monde, n'ont d'autre ressource que de se faire nommer
chanoinesses.
Une femme du monde peut parfaitement s'être vendue à son
mari, ce qui est très-accepté.
Bertall
- La Comédie de notre temps (Plon, 1874 - 1876)
Bertall
fut l'illustrateur de "La Comédie Humaine" de Balzac,
il illustra aussi de nombreux livres pour enfants. Et puis, vers la fin
de sa vie, il fit ce gros double tome, "La Comédie de notre
temps" dont Juliette
se régalait peut être. Un livre à la fois témoignage
d'époque, et étude de caractères intemporelle. |