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Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et, sans dire un seul mot te remettre à bâtir
Ou perdre d'un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir.
Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre,
et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre.
Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter les sots,
Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d'un mot.
Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frères
Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi.
Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
Rêver, sans laisser ton rêve être ton maître
Penser, sans n'être qu'un penseur.
Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu peux être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant.
Si tu peux rencontrer triomphe après défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front.
Si tu peux conserver ton courage et ta tête,
Quand tous les autres la perdront.
Alors, les rois, les dieux, la chance et la victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que les rois et la gloire,
Tu seras un homme, mon fils.
Rudyard
Kipling (traduction d'André Maurois, dans les silences du
Colonel Bramble)
(Voir
la version originale en anglais), et, sur la qualité
de la traduction, voir de l'adaptation, d'André Maurois,
un commentaire assez interessant 
Curieusement,
on trouve dans Hamlet une tirade de Pollonius qui semble bien avoir
inspiré Kipling, qui ne donna pas sa source pour autant :
Maintenant
grave dans ta mémoire ces quelques préceptes.
Refuse l'expression à tes pensées et l'exécution
à toute idée irréflechie.
Sois familier, mais nullement vulgaire.
Quand tu as adopté et éprouvé un ami, accroche-le
à ton âme avec un crampon d'acier;
mais ne durcis pas ta main au contact du premier camarace frais
éclos que tu dénicheras.
Garde-toi d'entrer dans une querelle; mais une fois dedans,
comporte-toi de manière que l'adversaire se garde de toi.
Prête l'oreille à tous, mais tes paroles au petit nombre.
Prends l'opinion de chacun; mais réserve ton jugement.
Que ta mise soit aussi coûteuse que ta bourse te le permet,
sans être de fantaisie excentrique; riche, mais peu voyante,
car le vêtement révèle souvent l'homme;
...
Ne sois ni emprunteur, ni prêteur; car le prêt fait
perdre souvent argent et ami,
et l'emprunt émousse l'économie.
Avant tout, sois loyal envers toi-même; et aussi infailliblement
que la nuit suit le jour,
tu ne pourras être déloyal envers personne.
(Hamlet. Acte I, scène 3)

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