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plus belle leçon de photographie, je l'ai trouvée dans deux
livres qui, à eux deux, ne consacraient que cing lignes au sujet,
contre huit pages à l'amménagement adéquat des toilettes.
Le premier, "L'Eloge de l'Ombre" de Tanizaki, un livre qui mélangeait
étrangement une grande sensibilité esthétique, et
des préjugés assez rétrogrades, voir à la
limite du racisme. (Ceci étant peut être un faux procès,
nous sommes plus sensibles à certains mots qu'on ne l'était
en Orient au début des années 30).
Il m'a ouvert un
monde, celui de l'obscur qui magnifie le petit détail lumineux,
celui de l'éclat rare d'une luminosité prête à
s'éteindre dans une grande nappe d'obscurité.
Commencé comme
le récit de ses déboires dans l'amménagement de sa
nouvelle maison, et la recherche de l'impossible et coûteuse harmonie
entre confort moderne et tradition japonaise, il a d'abord été
pour moi la clé de l'art japonais. Un art qui ne devrait s'admirer
que dans la pénombre profonde des pièces ou seul une faible
quantité de lumière peut passer à travers les fenêtres
habillées de papier, où les flammes tremblantes des bougies
font soudainement briller, un instant, un reflet dans une laque.
Ces laques, faites
pour être vues et admirée dans cette ombre qui habille la
transparence sombre de leur vingt-deux couches d'encore plus d'obscurité,
et d'un point de lumière qui va jouer sur un trait d'or qui fait
bien clinquant quand il est vu en plein jour.
Ces laques, qui se
confondent avec la couleur sombre de la soupe miso, et le bol tout entier
n'est plus que reflets et parfums.
Ces laques, qui se
reflètent sur la peau blanchie d'une femme dont le seul éclat
dans le visage est un bout de langue aperçu entre des dents noircies.
Et Tanizaki de s'interroger
que ce qu'auraient été un cinéma ou une photgraphie
inventés par des japonais, avec peut être des techniques
différentes des notres, des papiers différents des papiers
glacés qui renvoient trop la lumière. Mais est-ce la technique
qui fait l'art, ou bien l'oeil ? Entre un imaginaire tirage sur un hôsho
bien poudreux, et un beau baryté, bein sombre et bien profond,
y a-t-il une réelle différence ? Ces "couches d'obscurité
qui font penser à quelque matérialisation des ténèbres
environnantes", ne les retrouve-t-on pas dans les noirs profonds
d'un Eugène Smith par exemple ? Dont le visage vaudoo sortant de
la nuit la plus totale est la version effrayante du de l'idéal
féminin de Tanizaki? |
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Je connais aujourd'hui
des photos qui pourraient être tirées sur ces papiers japonais,
et celles-ci sont faites par des occidentaux... exit donc la dimension
nationaliste, pour ne pas dire pire, de ce livre. Il reste l'appréciation
du clair-obscur, cette capacité à voir un monde de rêve
à l'incertaine clarté. Un manifeste pour cette photographie
qu'il n'aimait sans doute pas beaucoup, et qu'il a pourtant magistralement
résumée en une phrase "Nous créons de la beauté
en faisant naitre des ombres dans des endroits par eux-mêmes insignifiants.".
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Tanizaki partageait
avec Roger Caillois le goût des pierres, pierres translucides comme
les jades et les cristaux, pierres noires comme les obsidiennes. Les "Trois
leçons de Ténèbres" sont un texte dur, désséché,
réduit à l'essentiel, et plein de la fulgurance de l'obsidienne.
Dans ces pierres inanimées, Caillois voit tout un monde qui se
révèle, dans une agate "d'abord une bande épaisse
d'un noir charbonneux, comme la pente d'un déblai. Elle s'enfonce
dans une étendue d'eau dormante, crépusculaire. Elle laisse
apercevoir des objets confus.
Le ciel (puisque j'ai
dit : un ciel) est occupé par des lambeaux sombres, traces d'orage
en train de se dissiper. Ils encadrent une immense nuée légère,
spongieuse, comme alvéolée, à la dérive au-dessus
du tas fuliguneux. Un soleil d'encre achève de se dégager
du morne."
La pierre n'est rien,
elle est absence de vie, elle n'est que qu'un substrat, mais la puissance
de l'imagination peut y trouver un univers, et le créer à
partir de quelques grains d'argent.
C'est apprendre à
voir cette insignifiance, apprendre à deviner dans le caillou brut
et rugueux pris dans sa gangue ce que sera la flèche d'obsidienne
polie, dans la scène de rue banale voir l'instant décisif
à venir, dans un négatif deviner l'équilibre du positif,
c'est aimer se perdre dans des noirs profonds qui sont d'autant plus vivants
qu'ils ne sont percés que d'un éclat de lumière.
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